Dans un discours resté célèbre prononcé en juillet 1979, le président américain Jimmy Carter affirmait que «le schiste américain contient à lui seul plus de pétrole que plusieurs Arabies saoudites». A la lumière des projections actuelles de l’Agence internationale de l’énergie, il apparaît toutefois qu’il n’est nul besoin de faire sortir ces barils de terre: le déséquilibre entre l’offre et la demande se manifeste déjà par une accumulation significative des stocks (l’Agence anticipe un surplus de 4,1 millions de barils par jour en 2026).
Avec un baril de West Texas Intermediate (WTI) autour de 60 dollars (en baisse de 17% depuis le début de l’année, l’une des plus mauvaises performances toutes classes d’actifs confondues), les producteurs américains ne disposent par ailleurs d’aucune véritable incitation-prix pour répondre à l’injonction présidentielle désormais célèbre: «drill, baby, drill».
WTI et producteurs de schiste américains face à un excès structurel d’offre
Cette sagesse retrouvée des prix du pétrole, combinée à un reflux marqué des prix du gaz, produit des effets contrastés selon les régions. Pour l’Europe, importatrice nette d’énergie fossile, la nouvelle est indéniablement favorable. Le recul des prix redonne du pouvoir d’achat aux ménages et allège la facture énergétique des entreprises industrielles. Cette dynamique devrait également exercer une pression baissière sur l’inflation de la zone euro, même si la Banque centrale européenne continue de privilégier l’analyse de l’inflation sous-jacente, hors composantes volatiles.
Aux Etats-Unis, l’impact macroéconomique est plus ambigu compte tenu du statut désormais exportateur du pays, notamment sur le gaz naturel. Néanmoins, la détente des prix de l’énergie s’inscrit dans une logique plus large de prix «administrés», à l’approche des élections de mi-mandat. Avec un taux d’approbation des mesures économiques présidentielles tombé à 42%, la baisse du prix du baril — et, par ricochet, celle du gallon d’essence — constitue une opportunité politique évidente.
BCE et administration américaine entre inflation, pouvoir d’achat et arbitrages politiques
Dans la même veine, l’administration américaine a engagé des négociations avec les industriels du secteur pharmaceutique afin de contenir les prix des médicaments. Par extrapolation, le risque d’un interventionnisme accru dans les services aux collectivités, notamment pour juguler la facture énergétique des ménages, ne peut être exclu.
Sous l’impulsion des hyperscalers et de leurs investissements colossaux dans les centres de données, la consommation électrique liée aux infrastructures d’intelligence artificielle pourrait atteindre, d’ici 2030, l’équivalent de vingt fois celle de la ville de New York, selon la National Electrical Manufacturers Association, le lobby américain des fabricants de matériel électrique.
Hyperscalers et National Electrical Manufacturers Association à l’origine d’un choc de demande électrique inédit
Après deux décennies de stagnation de la demande, cette rupture impose des investissements massifs dans un réseau électrique américain vieillissant. A titre d’illustration, la filiale américaine du groupe espagnol Iberdrola a récemment sollicité une hausse de 23% de ses tarifs dans l’Etat de New York afin de financer la modernisation de ses infrastructures.
Autre effet indirect de la révolution de l’intelligence artificielle: la renaissance annoncée du nucléaire américain se heurte à une contrainte critique d’approvisionnement. Selon la World Nuclear Association, l’association professionnelle mondiale du secteur nucléaire, la demande mondiale d’uranium a dépassé l’offre de 12% dès 2024, déficit temporairement comblé par les stocks et l’offre secondaire.
Iberdrola et World Nuclear Association face aux limites industrielles du système énergétique
A horizon 2030, la demande pourrait croître de 30% pour atteindre 86 kilotonnes, avant de s’établir autour de 150 kilotonnes en 2040. Or, le délai entre la découverte d’un gisement et sa mise en production — au minimum dix ans — ainsi que le déclin naturel des mines existantes laissent craindre un déficit structurel à moyen terme.
En amont, si les consommateurs bénéficient de prix à la pompe plus cléments, l’industrie pétrolière encaisse de plein fouet la baisse des cours. Les publications du troisième trimestre témoignent d’un recul d’environ 10% des bénéfices par action en Europe en glissement annuel.
BP, Shell et TotalEnergies contraints de revoir leurs priorités financières
Sous pression sur leurs flux de trésorerie, les groupes pétroliers n’ont d’autre choix que de réduire la générosité de leurs programmes de rachats d’actions. Certains en profitent également pour revoir à la baisse leurs investissements liés à la transition énergétique, invoquant un environnement réglementaire de plus en plus instable.
Conséquence directe de ce contexte, Ørsted, ancien champion danois des énergies renouvelables, a procédé à un nouvel ajustement de survaleur. Le titre affiche une baisse de 25% depuis le début de l’année et de près de 80% par rapport à son sommet de janvier 2021.
Ørsted, symbole de la désillusion boursière des énergies renouvelables
Plus au sud de l’Europe, le rapport gouvernemental consacré au blackout ayant touché la péninsule ibérique ne conclut pas que l’énergie solaire soit à l’origine directe de l’incident. La série de surtensions ayant provoqué la déconnexion automatique de plusieurs capacités de production résulte d’une combinaison de facteurs techniques.
Au-delà des débats politiques, l’opérateur du réseau électrique espagnol Red Eléctrica a récemment alerté sur le risque d’un nouvel événement majeur et demandé en urgence au régulateur l’autorisation d’adapter ses procédures opérationnelles afin de mieux gérer les surtensions potentielles.
Red Eléctrica et la fragilité croissante des réseaux électriques européens
Dans l’intervalle, le recours systématique aux turbines à gaz s’est imposé comme un outil de stabilisation du système électrique, mettant en lumière la dépendance persistante aux capacités pilotables.
En septembre, la Commission européenne a organisé une conférence autour de Mario Draghi, un an après la publication de son rapport sur la compétitivité européenne. L’ancien président de la Banque centrale européenne a rappelé à cette occasion que la politique énergétique constitue la colonne vertébrale de l’économie.
Compétitivité européenne: l’énergie au cœur du défi industriel
La baisse actuelle des prix de l’énergie soulage l’Europe, sans pour autant dissiper l’urgence de renforcer durablement sa compétitivité industrielle dans un environnement mondial de plus en plus polarisé.