«CBAM»: une opportunité pour les investisseurs?

Vincent Juvyns, ING

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En 2026, nous n’en aurons pas fini avec les hausses de droits de douane – et cette fois, c’est l’Europe qui prend l’initiative.

 

L’Union européenne vient de franchir un cap historique dans sa politique climatique. Depuis le 1er janvier, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM, pour Carbon Border Adjustment Mechanism) est officiellement en vigueur. Derrière cet acronyme technique se cache une révolution silencieuse: l’Europe impose désormais un prix au carbone sur certains produits importés, afin de protéger ses industries et d’accélérer la transition écologique à l’échelle mondiale.

Pourquoi une taxe carbone aux frontières?

Le principe est simple: nombre d’entreprises européennes paient déjà pour leurs émissions de CO₂ via le système d’échange de quotas (ETS) lancé en 2005. Aujourd’hui, le droit d’émission d’une tonne de CO₂ s’élève entre 80 et 90 euros, soit un niveau dix fois supérieur à celui pratiqué en Chine, par exemple. Sans mesure corrective, nos entreprises risquaient donc d’être pénalisées face à des concurrents étrangers moins contraints et plus polluants. CBAM vise ainsi à rétablir une équité en appliquant un coût carbone aux importations de secteurs stratégiques: acier, ciment, aluminium, engrais, électricité et bientôt des produits dérivés comme les pièces automobiles.

Cette taxe n’est pas une mesure isolée. Elle accompagne la suppression progressive des quotas gratuits d’émissions en Europe d’ici 2034, ce qui renforcera la pression sur les industriels européens pour décarboner leurs chaînes de production.

Un impact budgétaire important

Les recettes du CBAM pourraient dépasser 10 milliards d’euros par an dès les premières années, pour atteindre près de 37 milliards en 2035 selon certaines projections. Pour les entreprises, la facture dépendra du prix du carbone européen, qui devrait logiquement continuer à grimper, et de leur intensité carbone.

Ces montants ne sont pas neutres. Ils alimenteront le budget européen et permettront de financer les politiques climatiques, mais pèseront sur les exportateurs vers l’UE.

Des tensions commerciales inévitables

L’Inde redoute un choc pour son industrie sidérurgique, responsable de 12% des émissions industrielles nationales. Plus d’un tiers de ses exportations d’acier – soit 6,4 millions de tonnes par an – est destiné au marché européen. La Chine, elle, dénonce une mesure «protectionniste», mais accélère paradoxalement le développement de son propre marché carbone pour limiter l’impact du CBAM. Elle est d’ailleurs la plus avancée des partenaires commerciaux de l’Europe en la matière, puisqu’elle a lancé son mécanisme de tarification du carbone en 2021. Bien que les prix y soient encore trop bas pour atteindre son objectif de neutralité carbone d’ici 2060, ce système couvre néanmoins 40% des émissions de CO₂ du pays et a le mérite d’exister, alors que nombre de pays, à l’instar des États-Unis, n’ont toujours pas déployé de mécanismes similaires.

Le CBAM ne se contente pas de redistribuer les cartes économiques: il devient un instrument diplomatique. Plusieurs pays émergents – Brésil, Mexique, Turquie, Colombie – ont annoncé des projets de tarification carbone en réponse à la mesure européenne. Même le Royaume-Uni prépare son propre mécanisme pour 2027, avec un système simplifié mais qui suscite déjà des inquiétudes sur le risque de «dumping» de produits carbonés.

Pour les entreprises, un défi stratégique

Au-delà des débats politiques, les entreprises doivent s’adapter rapidement. Calculer l’empreinte carbone des produits, s’enregistrer dans le système européen, anticiper les pénalités: autant de démarches qui exigent des investissements en reporting et en conformité. Le CBAM s’inscrit dans une logique globale: internaliser le coût environnemental dans les échanges commerciaux. Pour les acteurs industriels, il ne s’agit plus seulement d’une contrainte réglementaire, mais d’un facteur de compétitivité. Les entreprises capables de réduire leur empreinte carbone auront un avantage décisif.

Une opportunité pour les investisseurs

Bien que le CBAM introduise un risque supplémentaire pour le commerce mondial et constitue un défi pour les marchés, il ouvre aussi la voie à de nouvelles opportunités. Les technologies bas carbone, l’efficacité énergétique et les systèmes de traçabilité vont devenir des segments stratégiques. Les investisseurs attentifs à la transition écologique trouveront dans le CBAM un catalyseur de croissance pour les solutions vertes. À l’inverse, les secteurs fortement émetteurs devront revoir leurs modèles sous peine de perdre des parts de marché. Enfin, l’intensité carbone des entreprises deviendra pour les investisseurs un critère extra-financier déterminant, au même titre que les ratios financiers traditionnels.

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