Un nouveau standard pour comparer la performance des marchés privés

Yves Hulmann

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Luke Flemmer, responsable des actifs privés chez MSCI, juge qu’il est essentiel de disposer d’un cadre de classification normalisé pour les actifs non cotés.

Beaucoup d’études comparent les avantages et les inconvénients respectifs des investissements effectués sur les marchés privés par rapport aux marchés publics. Au sein des marchés privés, est-il toujours possible de comparer la performance réalisée par différentes catégories d’actifs, souvent peu liquides, avec celle de titres cotés en bourse dont les prix sont disponibles en temps réel? Pour faire le point sur la question, Allnews.ch s’est entretenu avec Luke Flemmer, responsable des actifs privés chez MSCI.

MSCI a lancé en octobre son offre MSCI PACS (ndlr: Private Assets Classification Standard), défini comme un «cadre de classification propriétaire conçu pour apporter de l’ordre, de la comparabilité et de la cohérence aux marchés privés». Il couvre un large éventail d’actifs privés incluant notamment les entreprises non cotées, l’immobilier et les infrastructures. Pourquoi est-il important pour différents acteurs comme les sponsors et les investisseurs de disposer d’un tel outil actuellement?

Les marchés privés ont connu une croissance rapide, mais contrairement aux marchés publics, ils ne disposent toujours pas d'une norme de classification cohérente. Il est donc difficile de comparer les données entre les fonds et les stratégies, de comprendre les expositions ou de rendre compte des performances de manière cohérente. L'absence d'un cadre commun crée des frictions dans les deux sens: les Limited Partners (LP) doivent concilier les rapports hétérogènes de plusieurs General Partners (GP), tandis que les GP doivent s'adapter aux différentes données et attentes de chaque LP en matière de reporting.

«Les placements dans les infrastructures sont les plus constants et ce n’est pas si étonnant car il s’agit d’investissements à long terme qui dégagent des cash-flows stables.»

Dans une enquête de MSCI réalisée en début d'année, la gestion des attentes des investisseurs et des exigences en matière de reporting figurait parmi les principaux défis des commandités. Dans le même temps, les investisseurs institutionnels souhaitent de plus en plus avoir une vision globale de leurs portefeuilles, en appliquant des définitions cohérentes des classes d'actifs sur les marchés publics et privés afin de mieux comprendre la diversification et les risques. Sans taxonomie unifiée, cette intégration reste complexe et prend beaucoup de temps.

MSCI PACS comble ces lacunes en introduisant un cadre de classification normalisé qui apporte ordre, comparabilité et cohérence aux marchés privés. Il aligne les GP sur le même langage et la même structure que ceux utilisés par leurs LP, ce qui permet aux deux parties de communiquer plus efficacement, de rationaliser les rapports et d'obtenir une compréhension plus claire et plus cohérente de leurs portefeuilles.

De manière générale, est-il possible de véritablement comparer entre elles les performances de catégories d’actifs privés aussi différentes que le capital-risque, le capital-investissement, le crédit privé, l’immobilier ou les infrastructures?

Bien entendu, les objectifs des investisseurs, qu’ils soient privés ou institutionnels, varient beaucoup pour chacune de ces classes d’actifs. Notre but est de rendre ces données disponibles de la manière la plus complète possible pour les investisseurs. MSCI PACS est une taxonomie mondiale créée spécifiquement pour les actifs privés. Elle vise à apporter davantage de transparence et à améliorer la comparabilité dans ce domaine.

Lorsque l’on observe les données de performance pour les principales catégories d'actifs privés publiées depuis 2020, certaines classes d’actifs, comme le capital-risque («venture capital») connaissent de fortes variations d’une année à l’autre, voire d’un trimestre à l’autre, alors que d’autres, comme les infrastructures, réalisent des rendements beaucoup plus constants sur la durée. Quel enseignement peut-on en tirer?

Effectivement, les profils risque/rendement des différentes classes d’actifs varient beaucoup. Dans les grandes lignes, les placements dans les infrastructures sont les plus constants et ce n’est pas si étonnant car il s’agit d’investissements à long terme qui dégagent des cash-flows stables. Il s’agit aussi d’investissements qui ont lieu dans un cadre très réglementés. Dans l’ensemble, les infrastructures répondent aux besoins des investisseurs orientés à long terme et qui sont à la recherche de revenus réguliers, comme les caisses de pension par exemple.

«Le crédit privé est soumis à des fluctuations beaucoup plus importantes en fonction des conditions du marché et de l’évolution de la conjoncture.»

A l’opposé, le crédit privé est soumis à des fluctuations beaucoup plus importantes en fonction des conditions du marché et de l’évolution de la conjoncture.

Au milieu, on trouve le capital-investissement («buyout») qui connaît certes des variations mais qui sont moins prononcées que le capital-risque, soumis à des cycles beaucoup plus marqués. En 2022, par exemple, le capital-risque avait fait l’objet d’un sell-off très prononcé, après une phase de forte expansion en 2020 et 2021.

Malgré tout, il faut garder à l’esprit que les actifs privés sont, de manière générale, moins volatils que les titres négociés sur les marchés cotés. Sur les marchés cotés, les réactions du marché ont lieu parfois en secondes. Sur les marchés privés, il y a toujours un plus grand décalage.

Compte tenu de la faible liquidité qui existe sur certains segments du marché, est-il toujours possible de calculer un prix pour toutes les catégories d’actifs privés?

Bien sûr, il n’est pas possible pour les marchés privés d’établir des prix en temps réel comme c’est le cas pour les titres cotés sur les marchés boursiers. Etablir un benchmarkt pour les actifs privés nécessite de traiter de très grandes quantités de données analysées sur la durée. Nous fournissons de grandes quantités d’informations utiles aussi bien pour les General Partners, l’entité en charge de la gestion d’un fonds d’investissement, que pour les Limited Partners, les investisseurs passifs.

«Pour des investisseurs individuels, il peut être préférable d’investir dans les actifs privés via des véhicules qui assurent un niveau de liquidité suffisante au cas où ils souhaiteraient revendre leur position.»

Ensuite, la question qui se pose est aussi de pouvoir proposer des indices de comparaison adéquats pour chaque segment au sein des actifs privés. On comparera, par exemple, l’indice MSCI Global Private Equity Closed-End Fund, qui porte sur le capital-risque et le capital investissement, avec le MSCI World Small Cap. Les investisseurs montrent beaucoup d’intérêt à pouvoir disposer de données fiables et des outils de comparaison adéquats. Il n’est pas possible pour les gérants de constituer des portefeuilles solides s’ils ne disposent pas de données à la fois fiables et comparables.

Que pensez-vous de la tendance à une plus grande démocratisation des placements dans les actifs privés? Est-ce une bonne chose si les investisseurs individuels peuvent aussi y avoir accès – ou vaut-il mieux les réserver aux investisseurs profesionnels?

Il y a eu une grande évolution ces dernières années concernant l’accès aux actifs privés pour les investisseurs.

Historiquement, les placements alternatifs («Alt») et actifs privés étaient plutôt réservés soit aux investisseurs institutionnels, soit à des investisseurs sophistiqués dotés d’importants «tickets» tels que des personnes ultrafortunées, des family offices, etc.

Actuellement, les placements privés sont devenus davantage accessibles pour une plus grande diversité d’investisseurs, grâce notamment à de nouveaux véhicules d’investissement («wrapper») qui rendent ces placements plus faciles d’accès. Ces wrappers sont par ailleurs aussi utilisés par des personnes très fortunées qui veulent essayer d’investir dans de nouvelles classes d’actifs. Car même lorsqu’il s’agit de personnes très fortunées, il ne faut pas s’imaginer que ces investisseurs sont prêts à commencer à investir dans un certain type d’activement directement avec des «tickets» de l’ordre d’un million ou plus.

Lorsqu’il s’agit d’investisseurs individuels, il est important qu’un certain nombre de critères soient remplis. Premièrement, il faut que le placement soit approprié au profil de l’investisseurs. Deuxièmement, un montant minimum d’investissement est requis. Troisièmement, des critères en matière de liquidités sont aussi exigés. Pour des investisseurs individuels, il peut être préférable d’investir dans les actifs privés via des véhicules qui assurent un niveau de liquidité suffisante au cas où ils souhaiteraient revendre leur position.

Votre offre de solutions s’adresse aussi aux General Partners (GP). Pourquoi ceux-ci en ont-ils besoin?

Pour les General Partners, il est important de pouvoir ouvrir la boîte (open the box) afin d’évaluer ce qu’il y a exactement dans les actifs privés dans lesquels ils souhaitent investir. Ils veulent pouvoir choisir le gérant (manager) qui correspond le mieux à leurs besoins. Ils souhaitent comprendre en détail comment les frais de gestion sont structurés, comment l’alpha est généré. De plus, beaucoup de GP veulent pouvoir évaluer s’il est possible d’élargir l’échelle de la taille de leurs investissements. Les managers qui ne fournissent pas des données suffisantes pour répondre à ces besoins perdront en attrait par rapport à ceux qui font preuve d’une plus grande transparence.

«La place financière suisse a été à l’avant-garde des développements en lien avec les actifs privés.»

Quel est le but de l’accord de collaboration avec l’agence Moody’s?

Ce partenariat permet de réunir des compétences très complémentaires chez MSCI et Moody’s. Moody’s dispose de nombreux outils d’analyse qui permettent notamment d'analyser en temps réel les risques de crédit. De notre côté, MSCI dispose de grandes quantités de données relatives aux fonds et aux prêts. Nous rassemblons ces données, les structurons puis nous les mettons à disposition des investisseurs. Cette collaboration est un avantage pour les deux sociétés.

Quel est votre avis au sujet de la place de la Suisse dans le domaine des actifs privés?

Compte tenu de sa longue tradition et de sa position phare dans le domaine de la gestion de fortune, la place financière suisse a été à l’avant-garde des développements en lien avec les actifs privés. Nous observons une évolution consistante entre l’essor de ces placements en Suisse et sur le plan global.

Il est à mon avis important pour les places financières en Europe de rester en ligne avec les développements dans le domaine des marchés privés pour au moins deux raisons. D’une part, car cela permet de diversifier les placements pour les investisseurs. D’autre part, car cela permet aussi de mettre à disposition des capitaux pour les entreprises elles-mêmes. Il ne faut pas oublier qu’il existe un énorme tissu économique constitué d’entreprises non cotées en bourse et qui sont financées par des capitaux privés.

La Fed a commencé à abaisser ses taux directeurs au début de l’automne. Quel sera l’impact de futures baisses de taux sur les actifs privés?

Une baisse des taux a un impact positif à deux niveaux. D’une part, cela allège les coûts de financement des entreprises elles-mêmes. D’autre part, des taux plus ont aussi un impact positif pour certains segments d’activité comme les opérations de Buyout qui ont une composante de levier. Cela permet de financer à de meilleures conditions les coûts du capital nécessaire à de telles transactions. 

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