Le marché financier vietnamien a été promu. Il ne sera plus un marché «frontier» mais un marché émergent secondaire. La décision a été prise par le fournisseur d’indice FTSE Russell et elle entrera en vigueur à partir du 21 septembre 2026. La décision devrait accroître l’intérêt des investisseurs pour ce marché.
Shasha Li Mafli, gérante de portefeuille pour les marchés asiatiques auprès d’Eric Sturdza Asset Management, et gérante des fonds Strategic Vietnam Prosperity Fund et Strategic Rising Asia Fund, répond aux questions d’Allnews sur les conséquences de cette promotion et sur son opinion à l’égard de ce marché:
Depuis quand suivez-vous la bourse du Vietnam?
D’origine chinoise, j’ai débuté ma carrière en investissant en Chine et dans les marchés du nord de l’Asie comme la Corée du Sud et Taïwan avant de m’intéresser aux opportunités de toute l’Asie. J’ai commencé à suivre le Vietnam en tant qu’opportunité d’investissement il y a environ 20 ans et j’ai intensifié mon analyse ces dernières années. A mon avis, sa trajectoire ressemble sous de nombreux points à celle de la Chine. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis enthousiaste sur ses perspectives.
Le changement de statut du Vietnam par FTSE Russell est important, mais n’est-ce pas avant tout celui de MSCI qui est le plus attendu?
Effectivement, mais nous pensons que MSCI prendra une décision similaire d’ici un à deux ans. Certaines contraintes doivent encore être levées, telles que celles qui concernent la part d’investisseurs étrangers dans certains secteurs. Mais ces obstacles devraient sans doute être levés assez rapidement.
En comparaison avec d’autres pays d’Asie du Sud-Est, le Vietnam sort du lot. Sa croissance économique est l’une des plus fortes de la région et même du monde. Le gouvernement vise une croissance annuelle de 8 à 10% à moyen terme, contre 6 à 7% ces dernières années et 7,5% au premier semestre.
«Le gouvernement vise une croissance annuelle de 8 à 10% à moyen terme, contre 6 à 7% ces dernières années».
Est-ce que cette décision vous amènera à investir davantage au Vietnam?
Je suis devenu plus optimiste sur le Vietnam et l’Asie du Sud-et depuis deux à trois ans. Au départ, son attrait principal reposait sur sa faible valorisation. Ces derniers six mois, nous avons assisté à un changement positif des fondamentaux, en l’occurrence une nette amélioration de la croissance bénéficiaire. La récente hausse de l’indice est justifiée par les fondamentaux. J’ai encore accru mon exposition ce mois-ci.
Prévoyez-vous un afflux de capitaux de 5 à 10 milliards de dollars à la suite du changement de statut d’ici 12 mois?
Les estimations d’afflux de fonds reposent sur les fonds indiciels, lesquels sont au nombre d’environ une quinzaine à suivre l’indice FTSE Emerging. Il en résultera un milliard de dollars supplémentaire. Historiquement, si l’on y ajoute les fonds actifs, le montant devrait être multiplié par cinq ou six. L’important est ailleurs. Si l’économie et la croissance des bénéfices sont bien orientées et la valorisation correcte, il est certain que ce marché a le potentiel d’attirer beaucoup plus de capitaux.
Quelles sont les principales caractéristiques de ce marché?
Le marché vietnamien contient plusieurs caractéristiques propres aux marchés «frontier». La liquidité s’est améliorée mais au début de l’année dernière, le marché ne traitait que 600 à 700 millions de dollar par jour. La liquidité a doublé ou même triplé ces trois derniers mois dans l’anticipation de son changement de statut. Davantage d’investisseurs étrangers ont découvert ce marché.
La forte participation des investisseurs «retail», proche de 80%, constitue une autre caractéristique importante, comme pour d’autres marchés «frontier».
Le développement du marché des capitaux d’un pays a tendance à accompagner celui de son économie avec un certain retard. Les institutionnels tardent à s’y intéresser. Le passage au statut de marché émergent est une étape importante sur cette voie.
Quels instruments de placement sont à la disposition des investisseurs suisses pour y investir?
Il existe deux ou trois ETF sur ce marché, mais l’indice des actions vietnamiennes est compliqué à répliquer. Il est concentré sur quelques grands noms et sur une poignée de secteurs alors que les moyennes et petites capitalisations sont sous-représentées. Les ETF se réfèrent aux indices MSCI Vietnam ou FTSE Vietnam, lesquels sont plus équilibrés que le VNI, même s’ils sur-représentent les grandes valeurs.
Une gestion active est la plus appropriée compte tenu de ces problèmes indiciels et surtout des opportunités issues d’une faible couverture de ce marché par les analystes ou les gérants.
Est-ce que les fonds actifs surperforment?
Les quelque 15 à 20 fonds actifs surperforment les ETF en moyenne sur l’ensemble du cycle mais ils sous-performent l’indice VNI. L’année 2025 fait exception à la règle, avec une surperformance des ETF.
L’indice VNI est en hausse de plus de 30% cette année. Quelles sont les perspectives de ce marché?
La performance de cette année traduit les perspectives de croissance structurelles de l’économie. Mais la hausse est concentrée sur un petit nombre de titres en 2025, au profit des financières, des bancaires et des sociétés liées à Vingroup, un grand conglomérat fortement représenté dans l’indice. La majorité des autres valeurs n’ont pas progressé de plus de 5 à 10%.
Il existe de bonnes raisons pour ces développements, notamment la fonction d’indicateur avancé des financières, par ailleurs très faiblement valorisées. Vingroup a été pénalisé ces dernières années par les craintes des conséquences du programme de lutte contre la corruption dans l’immobilier et s’est nettement apprécié cette année dans le cadre d’un processus de re-rating.
Le marché se traite à 14 fois les bénéfices attendus, ce qui correspond à la moyenne historique, mais la croissance bénéficiaire s’accélère et devrait atteindre 15 à 20% en 2026.
«Dans la discussion sur les droits de douane, le Vietnam a été l’un des tout premiers à négocier et à envoyer une délégation aux Etats-Unis».
Quels sont les principaux risques du Vietnam?
A l’image d’autres marchés émergents, le risque est politique et lié à des changements d’orientation du gouvernement. Le risque des émergents se situe dans l’arrêt ou le retard dans les réformes promises.
Au début de l’année, le risque du marché vietnamien était davantage lié aux taux d’intérêt de la Fed. Le niveau des taux est important pour que le Vietnam puisse financer ses programmes d’infrastructures.
Quel est le risque lié au dong, la monnaie vietnamienne?
Le gouvernement vise une dépréciation du dong de 3 à 5% par an. La monnaie a baissé cette année parce que le Vietnam a baissé ses taux avant la plupart des autres pays, y compris avant les Etats-Unis. L’économie croît mais ne souffre pas d’un risque d’inflation (3,4% en septembre sur base annuelle). La politique monétaire est correcte, à mon avis. Le fait que les Etats-Unis aient commencé à réduire les taux réduit la pression sur le Vietnam. Le pays est un grand exportateur de biens, si bien qu’il importe les capitaux. Le dong devrait donc être stable ou légèrement s’apprécier.
Est-ce que vous vous attendez à la poursuite des investissements au Vietnam après les 20% de droits de douane américains imposés sur les produits vietnamiens?
Les droits de douane ont pénalisé le marché des actions en avril et les entreprises concernées. Mais les entreprises exportatrices, importantes dans le développement de l’économie, sont peu représentées dans l’indice vietnamien.
Les entreprises étrangères continuent d’investir au Vietnam, comme Apple qui accélère le transfert de la production de ses appareils domestiques intelligents vers le Vietnam. A noter que le Vietnam bénéficie de niveaux tarifaires similaires, voire plus avantageux, que ceux d’autres pays émergents d’Asie, et nettement meilleurs que ceux de la Chine. Dans ce contexte, nous anticipons une poursuite du mouvement de réallocation des chaînes de production manufacturières vers le Vietnam.
Quels secteurs et quelles actions préférez-vous?
Nous privilégions les secteurs qui profitent d’une croissance structurelle. Nous aimons bien des valeurs de l’immobilier résidentiel ciblant la classe moyenne, ainsi que celles liées au développement de l’immobilier commercial et industriel, sous l’effet des investissements étrangers au Vietnam. Notre deuxième plus grande exposition porte sur les infrastructures et en particulier les différentes formes d’énergie. Nous aimons aussi les matériaux et la construction. Enfin, les biens de consommation en lien avec le thème de la mobilité, à l’image de Mobile World Investment, et des biens de consommation traditionnels (bière, produits laitiers).
Dans cette région d’Asie, quels marchés privilégiez-vous?
Dans notre fonds sur l’Asie, nous consacrons 50% à la Chine et 20% au Vietnam. Nous approche est fonction des meilleures opportunités disponibles sur les différents marchés. Le Vietnam profite d’en environnement très favorable en vertu d’un programme de réformes entreprises au début de l’année qui devraient produire leurs effets sur plusieurs années. A contrario du Vietnam, le marché chinois nécessite une approche «bottom-up» en se concentrant sur certains secteurs prometteurs.
A long terme, est-ce que le Vietnam sera davantage orienté sur la Chine ou sur les Etats-Unis?
L’approche vietnamienne est très intelligente. Le pays vise une forme de neutralité, un pragmatisme qui l’amène à commercer avec chacun. Les autres petits pays asiatiques ont une politique similaire. Actuellement, la Chine exporte au Vietnam non seulement des biens mais aussi des touristes. Sur le marché du tourisme, la Thaïlande est en repli par rapport au Vietnam.
Dans la discussion sur les droits de douane, le Vietnam a été l’un des tout premiers à négocier et à envoyer une délégation aux Etats-Unis pour finalement obtenir des conditions plus favorables qu’initialement. Lorsque les droits de douane ont été annoncés en avril, le gouvernement chinois était en visite au Vietnam. La coopération s’est accrue afin de se maintenir en bonne place dans la chaîne d’approvisionnement globale et d’attirer les investissements chinois. Le Vietnam cherche aussi à améliorer ses relations économiques avec l’Europe et la Suisse. Peu importe les conflits du passé, le Vietnam veut faire des affaires avec tout le monde.
Quel est votre positionnement à la veille de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping?
La Chine est bien préparée et, ces dernières années, elle a beaucoup investi pour anticiper la situation actuelle. Dans la perspective de mon portefeuille, je trouve que la Chine, le Vietnam et l’Indonésie sont complémentaires. Le Vietnam a attiré des entreprises chinoises en raison des droits de douane américains portant sur les groupes chinois. Elle a accru sa part de marché dans la production manufacturière, davantage que l’Indonésie. Mais mon exposition est avant tout domestique et n’accorde guère plus de 10% aux exportatrices. Dans une perspective à 5 ans, mieux vaut investir dans le développement de l’économie locale, des infrastructures, de la digitalisation.