
La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine est plus équilibrée que ne le prévoyait la Maison Blanche, ce qui signifie certainement qu'il est dans l'intérêt des deux parties de parvenir à un accord lorsque les présidents Trump et Xi se rencontreront à Séoul à la fin du mois. La solution la plus simple pourrait être un engagement de la Chine à reprendre ses importations de soja américain, un sujet qui a été largement couvert par les média américains ces dernières semaines. Grâce à des valorisations bon marché, des bénéfices solides et le soutien du gouvernement, les actions chinoises ont surperformé cette année. L'indice MSCI China a progressé de 33,6% depuis le début de l'année, contre 12,8% pour l'indice MSCI USA, mais les valorisations restent attractives: la Chine se négocie à 12,9 fois les bénéfices prévisionnels, contre 22,6 fois aux Etats-Unis. Bien que les prévisions de croissance des bénéfices américains soient plus élevées (14,1% contre 9,8%), nous pensons que la surperformance des actions chinoises devrait se poursuivre compte tenu de l'écart de valorisation.
Au début du mois, les tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine semblaient s'être apaisées, et les présidents Trump et Xi prévoyaient de se rencontrer lors du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique à Séoul fin octobre. Puis, tard dans la soirée du vendredi 10 octobre, les tensions ont repris de plus belle lorsque Donald Trump a menacé d'imposer des droits de douane de 100% sur les importations chinoises et d'annuler la réunion en Corée du Sud. Quelle est la probabilité d'un accord entre les deux plus grandes puissances économiques mondiales? Et qu'est-ce que tout cela signifie pour l'activité économique et les marchés financiers?
Prêter pour un rendu – le «tit for tat» sino-américain
A l'origine de ce dernier différend semble se trouver une nouvelle règle publiée fin septembre par le département américain du Commerce, qui élargit la liste des entreprises soumises à des restrictions pour y inclure toutes les filiales dont la société mère détient plus de 50%. Cela augmentera considérablement le nombre d'entreprises pour lesquelles les exportateurs américains devront obtenir une licence afin de leur vendre des biens ou des services, ce qui affectera la Chine, qui représente environ un tiers des entreprises figurant sur la liste des restrictions.
Du point de vue américain, cette mesure visait à combler une lacune importante dans le dispositif précédent. Du point de vue chinois, il s'agissait d'une mesure inacceptable visant à pénaliser les chaînes d'approvisionnement des entreprises chinoises, et contraire à l'accord conclu lors du sommet de Madrid, selon lequel la guerre commerciale serait suspendue pendant la poursuite des négociations commerciales bilatérales.
La Chine a décidé de riposter en imposant des contrôles stricts sur les exportations de terres rares et d'aimants. Ces nouvelles règles signifient que les entreprises devront obtenir l'autorisation de Pékin pour exporter des produits contenant ne serait-ce que des traces de terres rares raffinées en Chine. Ces restrictions sont importantes car les terres rares sont omniprésentes dans de nombreux domaines, des semi-conducteurs aux smartphones, en passant par les véhicules électriques et les avions de chasse.
Bien que la Chine ne détienne pas le monopole des réserves de terres rares (elle en possède environ la moitié), le pays a augmenté sa production minière pour atteindre environ 70% du total mondial et raffine désormais environ 90% de l'approvisionnement mondial, y compris une grande partie des minerais extraits par d'autres pays. Le quasi-monopole de la Chine sur le traitement de ces éléments repose sur sa volonté d'accepter la pollution environnementale inhérente à la lixiviation de grandes quantités de minerai avec des produits corrosifs tels que l'acide chlorhydrique ou l'acide sulfurique. Il sera très difficile pour les Etats-Unis de remplacer la Chine dans un avenir prévisible.
Les atouts de la Chine pour négocier un accord commercial
Pékin a commencé à utiliser son influence dans le domaine des terres rares en avril, au lendemain du «Libération Day», lorsqu'elle a été le seul partenaire commercial majeur à répondre aux droits de douane de Trump par ses propres mesures de restriction. Et l'annonce de la semaine dernière démontre qu'elle est consciente de l'importance cruciale de son emprise sur ces matériaux indispensables.
Comme on pouvait s'y attendre, la réponse du président Trump a été de recourir à son arme favorite en menaçant d'augmenter fortement les droits de douane sur les importations chinoises. Cependant, les esprits semblent s'être calmés et les déclarations ultérieures du président ont laissé entendre qu'un accord commercial global était encore possible. La prolongation actuelle de 90 jours des droits de douane punitifs doit expirer le 10 novembre et aucune des deux parties ne souhaite revenir aux niveaux de droits de douane de 145% brandis en avril, sans parler des 100% supplémentaires de la semaine dernière. Vendredi, le président Trump a d'ailleurs déclaré à Fox News que de tels niveaux n'étaient «pas viables» et qu'il pensait que «tout allait bien se passer avec la Chine».
Un autre domaine dans lequel la Chine a riposté contre les Etats-Unis est celui des droits de douane sur les importations de soja américain. L'année dernière, elle en a acheté pour 12,6 milliards de dollars aux agriculteurs américains. Cette année, elle a complètement arrêté ses importations, se tournant vers d'autres fournisseurs comme le Brésil. Sans surprise, cela a suscité de vives protestations de la part des agriculteurs et des média américains.
Jusqu’ici, la Maison Banche n’a pas su entraver les succès commerciaux chinois. Sur les 12 derniers mois, la Chine a enregistré un surplus commercial moyen de 96,6 milliards de dollars par mois, soit 30% de plus que les 12 mois précédents et de loin le plus élevé jamais enregistré. Les Etats-Unis, en revanche, ont enregistré un déficit commercial moyen de -87,4 milliards de dollars au cours de l'année dernière, soit 30% de plus que l'année précédente et là encore le plus important jamais enregistré.
Il semble que l'administration Trump n'ait pas réussi à perturber les chaînes d'approvisionnement chinoises de manière significative, tandis que la Chine a acquis un réel pouvoir de négociation grâce à son emprise sur les terres rares. De plus, il est loin d'être évident que les contrôles américains sur les exportations de technologies de pointe aient limité la capacité de la Chine à développer des produits avancés. En effet, comme l'a souvent souligné Jensen Huang, PDG de Nvidia, les contrôles à l'exportation ont été contre-productifs en obligeant la Chine à accélérer le développement de technologies d’innovation locale.
Ce processus est en gestation depuis longtemps. La Chine a lancé sa stratégie «Made in China 2025» en mai 2015, dans le but de devenir un leader mondial dans les domaines de l'informatique, de la robotique, des technologies vertes, de l'aérospatiale, etc. Elle a ensuite commencé à désoccidentaliser ses chaînes d'approvisionnement à la suite de l'embargo sur les semi-conducteurs imposé par Trump en 2018. Ces initiatives ont porté leurs fruits. La Chine est désormais le leader incontesté dans des domaines tels que les panneaux solaires et les véhicules électriques, tandis que des champions technologiques locaux comme Huawei ont développé des puces haute performance pour leurs smartphones. Et bien que ces dernières n'égalisent pas les performances des puces américaines, l'écart de qualité se réduit progressivement.
De plus, les autorités chinoises sont déterminées à poursuivre leurs progrès. Aujourd'hui marque le début du 4e plénum du 20e congrès du Parti communiste, qui durera jusqu'à mercredi. L'un des points clés à l'ordre du jour sera la publication du projet de 15e plan quinquennal (pour 2026-2030). La technologie devrait être de nouveau la pierre angulaire de ce plan. Dans ce contexte, nous nous attendons à ce que l'accent continue d'être mis sur la recherche et le développement – la Chine représentait déjà 73% de toutes les demandes de brevets mondiales l'année dernière – et sur les technologies émergentes telles que la robotique, l'intelligence artificielle, l'informatique quantique, etc. Dans le domaine de la robotique, par exemple, la Chine a installé plus de 150’000 robots chaque année depuis 2017 et en compte désormais plus en service que le reste du monde réuni.
La Chine fait face à de nombreux défis
Cela ne veut pas dire que la Chine n'a pas de problèmes. Comme nous l'avons souligné dans notre chronique Allnews du mois d’août, la concurrence excessive a réduit la rentabilité dans de nombreux secteurs, ce qui a conduit les autorités à prendre des mesures de répression «anti-involution». Et la confiance des consommateurs reste au plus bas, n’ayant que peu progressé depuis ses plus bas postpandémiques. De plus, le taux de fécondité s'est effondré, passant de 6,1 enfants par femme en 1970 à 1,0 en 2023, ce qui ralentira inévitablement le taux de croissance économique potentiel de la Chine.
Cela explique pourquoi la consommation des ménages représente une part si faible du PIB chinois, seulement 40% en 2024 contre un peu moins de 70% aux Etats-Unis. Là encore, nous attendons des initiatives du 4e plénum pour remédier à ce déséquilibre, ce qui contribuera à rendre l'économie chinoise plus autonome dans un contexte de tensions commerciales mondiales exacerbées.
Cependant, ces initiatives centralisées ont un coût qui se traduira par un creusement du déficit budgétaire et une spirale de l'endettement. Selon le consensus des économistes interrogés par Bloomberg, le déficit budgétaire devrait atteindre -5,7% du PIB l'année prochaine, ce qui porterait le ratio dette/PIB au-dessus de 100% pour la première fois selon les prévisions du FMI, puis à plus de 115% d'ici la fin de la décennie. Un endettement d'une telle ampleur tend à peser sur le potentiel de croissance, car une part toujours plus importante de la production économique est consacrée au service de la dette.
Pour l'instant, nous pensons que les priorités politiques proposées par la Chine favoriseront l’atteinte de ses objectifs en matière de progrès technologique et de résilience économique. Mais à l'approche de la fin de cette décennie, une refonte fondamentale du modèle économique de Pékin deviendra nécessaire.