Une publication du président américain Donald Trump sur les réseaux sociaux a déclenché la plus forte chute du marché des cryptomonnaies jamais enregistrée sur une période de 24 heures. Mais le plus intriguant dans cet épisode fut la découverte qu’un investisseur avait réalisé un gain à neuf chiffres en pariant contre le marché juste avant l’annonce.
Introduction
Dans la nuit du 10 octobre 2025, à 20 h 50 UTC précises, Donald Trump annonçait sur Truth Social qu’il allait imposer une taxe de 100% sur toutes les importations chinoises. En l’espace de quelques minutes, l’ensemble du marché des actifs numériques s’est effondré. Au terme de la séance suivante, 19,1 milliards de dollars de positions à effet de levier avaient été liquidés, un record absolu dans l’histoire du marché des cryptomonnaies.
Ce qui semblait d’abord n’être qu’un épisode de plus dans la volatilité politique américaine prit rapidement une autre dimension. En examinant les données de Hyperliquid, une plateforme de produits dérivés entièrement décentralisée où chaque transaction est publique, les analystes ont mis au jour une position si parfaitement synchronisée qu’il paraissait difficile d’y voir un simple coup de chance: un pari à la baisse de 1,1 milliard de dollars, réparti entre contrats perpétuels sur Bitcoin et Ether, ouverte seulement 30 heures avant la publication de Trump et clôturé presque aussitôt après, pour un profit dépassant les 150 millions de dollars.
Un pari trop parfait
L’histoire commence le 9 octobre à 16h39 UTC, lorsqu’un portefeuille crypto transfère environ 80 millions de dollars vers un tout nouveau compte de trading sur Hyperliquid. D’après la plateforme d’analyse blockchain Arkham (via X), ce compte ouvre alors une importante position courte sur Bitcoin, d’une valeur d’environ 420 millions de dollars. Au fil des heures, la position s’étend jusqu’à 3600 BTC.
Dans la matinée du 10 octobre, le même portefeuille envoie 30 millions de dollars supplémentaires à une autre adresse Hyperliquid, qui ouvre aussitôt des positions courtes sur Ether. À 15h30 UTC, la baleine était désormais short de 6200 BTC (soit 735 millions de dollars) et de 91'000 ETH (soit 380 millions de dollars), avec déjà un gain latent supérieur à 27 millions, selon Lookonchain.
Dans l’heure précédant l’annonce de Trump sur les tarifs douaniers, la baleine augmente encore son exposition, ajoutant 200 BTC à sa position courte une minute avant l’annonce, selon Coffeezilla (@coffeebreak_YT).

Source: Coffeezilla sur X, montrant la transaction de la baleine juste avant le krach.
À 20h50, Trump publie sur Truth Social un message annonçant une taxe de 100% sur toutes les importations chinoises, qu’il justifie par «une position extraordinairement agressive sur le commerce» de la part de Pékin.
À l’annonce, les marchés plongent. En moins d’une heure, la baleine clôture presque toutes ses positions courtes sur Ether et 90% de ses shorts sur Bitcoin, transférant plus de 250 millions d’USDC vers le portefeuille initial ayant financé l’opération.
Les 10 millions d’USDC restants, issus d’un gain réalisé d’environ 150 millions, sont laissés sur le compte en marge de la position encore ouverte sur Bitcoin.
Une opération parfaitement exécutée, trop parfaite, diront certains.

Source: The Kobeissi Letter
Les détectives de X s’en mêlent
Il n’a pas fallu longtemps pour que les détectives on-chain s’en emparent. Parmi eux, le chercheur pseudonyme Eye (@eyeonchains), qui commence à publier une série d’adresses semblant liées à la baleine.
Le 11 octobre, Eye révèle qu’une des adresses impliquées dans ces positions courtes a transféré 40'000 USDT en septembre à Garrett Jin, ancien PDG de BitForex, une plateforme crypto effondrée en 2024 dans le sillage d’enquêtes pour fraude et de rumeurs d’un exit scam de 57 millions de dollars.
Ce simple transfert suffit à déclencher une vague de spéculations. En quelques heures, captures d’écran et théories se multiplient sur X. Arkham Intelligence qualifie le détenteur du portefeuille de «Trump insider whale», et Changpeng Zhao, ex-PDG de Binance, relaie certaines publications pour vérification.
Pris dans la tourmente, Garrett Jin nie toute implication, affirmant que les fonds appartiennent à un client pour lequel il «gère des nœuds et fournit des analyses». Il assure n’avoir aucun lien avec Trump ni accès à des informations privilégiées.
Le 12 octobre, la baleine dépose encore 40 millions d’USDC et renforce ses shorts sur Bitcoin. Jin explique sur X qu’il s’agit d’une couverture partielle pour un client détenant «une large position au comptant».
Pour appuyer sa défense, il a publié une courte analyse macroéconomique justifiant le short par la hausse des tarifs douaniers, le repli du sentiment de marché, la corrélation avec les valeurs technologiques américaines et la surévaluation du secteur crypto. Selon lui, il s’agissait d’une stratégie de couverture, non d’un pari spéculatif.
Mais dans l’opinion publique, un démenti ne fait souvent que raviver la suspicion. Eye a poursuivi ses recherches, affirmant qu’au vu des importantes réserves de Bitcoin détenues dans d’autres portefeuilles liés à la baleine, «ces BTC proviennent probablement de plusieurs entités, mais c’est bien la même personne qui les déplace». Autrement dit, même si Jin n’était pas le propriétaire des fonds, il pourrait en être l’opérateur, agissant pour le compte de clients influents. D’autres observateurs, comme Emmett Gallic, ont apporté des précisions: «Pour être clair, je ne pense pas que la baleine soit Garrett», a-t-il écrit. «Le seul lien est un transfert de 40’000 dollars, alors que cette baleine déplace généralement des montants bien plus élevés.» Même ZachXBT, l’un des enquêteurs on-chain les plus respectés, a exprimé ses doutes, estimant qu’il s’agissait «plus probablement d’un proche de Jin».
Malgré ces nuances, la chronologie des faits reste troublante, suffisamment pour entretenir le mystère.
Les théories se multiplient
Si Jin n’était pas celui qui a passé l’ordre, alors qui l’a fait?
Selon la version que Jin avance, le client était la véritable baleine: celle qui aurait décidé de shorter le marché peu avant l’annonce des tarifs douaniers de Trump. Cela pourrait signifier que l’éventuelle information privilégiée aurait été transmise à ce client anonyme, et non à Jin lui-même.
Pourtant, l’enquête de Eye ne s’est pas arrêtée là. Le chercheur anonyme a commencé à évoquer des pistes plus larges. Une première théorie suggère que la fuite proviendrait d’un organisme chinois de politique étrangère, qui aurait éventuellement transmis l’information à Jin ou à son client, compte tenu de ses origines chinoises et de ses connexions dans les cercles crypto asiatiques. Cette hypothèse a été renforcée par Emmett Gallic sur X, qui a précisé «Garrett a dit sur TikTok et X qu’il était en contact avec d’importantes baleines chinoises.»
Une autre théorie avancée par Eye, apparemment basée sur des informations venant de «plusieurs sources» dont il a choisi de taire l’identité, évoque l’existence d’un réseau américain de délit d’initié, un petit groupe de traders politiquement connectés qui anticiperaient régulièrement les annonces de la Maison-Blanche. Dans cette version, des assistants ayant accès aux communications présidentielles transmettraient des informations susceptibles d’influencer les marchés à certains traders, lesquels ouvriraient ensuite des positions à effet de levier quelques instants avant les annonces officielles.
Dans le récit spéculatif d’Eye, Jin ou son client n’auraient peut-être pas reçu le tuyau directement, mais auraient simplement reproduit les transactions de portefeuilles liés à ce prétendu réseau d’initiés. Eye est même allé jusqu’à nommer Zach Witkoff et Chase Herro comme coordinateurs, tout en mentionnant les fils de Trump comme «participants occasionnels».
Mais la piste s’est arrêtée là. Eye a ensuite écrit qu’il avait trop creusé et qu’il cesserait de publier «pour des raisons de sécurité».
Aucune de ces affirmations n’a été vérifiée, et aucune preuve n’est venue les étayer. Ces allégations demeurent donc purement spéculatives, mais en l’absence de réponses concrètes, les théories prolifèrent.
Pour ajouter encore une couche au mystère, Emmett Gallic a révélé que les données on-chain montrent que Jin lui-même est le deuxième plus gros détenteurs d’un pari sur Polymarket intitulé «Trump graciera-t-il CZ en 2025?», un marché de prédiction misant sur le fait que l’ancien PDG de Binance pourrait recevoir une grâce présidentielle. C’est d’ailleurs le seul pari de Jin sur la plateforme. Depuis qu’il a ouvert sa position il y a quelques semaines, le prix du contrat a bondi de 52%, porté par des rumeurs selon lesquelles l’administration Trump envisagerait effectivement une grâce.
Le fait qu’un homme accusé d’avoir profité de transactions supposément liées à des informations privilégiées concernant Trump mise en parallèle sur la clémence du president américain envers une figure majeure de la crypto n’a échappé à personne.
De plus, Garrett Jin a supprimé de ses profils X et Telegram toute mention de XHash, la plateforme institutionnelle de staking d’ETH non-custodial qu’il avait lui-même fondée, peu après l’apparition des accusations.
La plateforme d’échange Hyperliquid
Hyperliquid est une plateforme d’échange décentralisée (DEX) qui a rapidement gagné en importance. Lancée en 2023, elle figure aujourd’hui parmi les plus grandes DEX en termes de volume d’échanges, rivalisant même avec certaines plateformes centralisées (CEX) grâce à sa part de marché importante sur les contrats perpétuels. Mais comment a-t-elle connu une telle croissance en si peu de temps, et qu’est-ce qui la distingue des autres DEX?
Hyperliquid est née d’une mission simple: combiner la rapidité et l’expérience utilisateur des meilleures plateformes centralisées (CEX) avec la transparence et la detention en propre de son argent offertes par la finance décentralisée. Elle s’est spécialisée dans le trading de contrats à terme perpétuels, permettant aux utilisateurs de spéculer sur les prix des cryptomonnaies sans posséder les actifs sous-jacents, tout en enregistrant chaque action de manière immuable sur sa propre blockchain de niveau 1 (Layer-1) sur mesure.
Cette transparence est précisément ce qui a rendu toute cette histoire possible. Sur des plateformes centralisées comme Binance ou Coinbase, une transaction de plusieurs milliards de dollars pourrait passer inaperçue jusqu’à son exécution. Cela a alimenté les spéculations selon lesquelles le même trader aurait pu ouvrir d’autres positions vendeuses sur des plateformes centralisées. Sur Hyperliquid, tout est public. Chacun peut retracer les dépôts d’un portefeuille, observer la taille et le timing de ses positions, et savoir précisément quand une transaction est clôturée.
Sur le plan technique, Hyperliquid repose sur un modèle de consensus haute performance et un moteur d’appariement interne capable de gérer des flux d’ordres de niveau institutionnel. La plateforme est rapidement devenue l’un des plus grands marchés de produits dérivés de la DeFi, traitant régulièrement plusieurs milliards de dollars par jour et attirant à la fois des traders professionnels et des analystes on-chain attachés à la transparence.
Hyperliquid n’a pas seulement hébergé les transactions du 10 octobre qui ont secoué le marché, sa conception on-chain a rendu possible le fait que le monde entier puisse les observer, ligne par ligne, portefeuille par portefeuille, et se demander qui en était l’auteur.
Conclusion
Quelqu’un a réalisé un profit à neuf chiffres en pariant contre le marché crypto juste avant la plus grande liquidation en 24 heures de l’histoire. Et si l’affaire a pu être observée, c’est uniquement parce qu’elle s’est déroulée sur Hyperliquid, une plateforme décentralisée. Reste à savoir si cette personne a agi sur la base d’informations privilégiées ou d’une simple intuition, car la blockchain, malgré sa transparence, ne révèle pas les intentions.