A l’international, le Chili donne l’image d’une économie prospère et stable. Pourtant, le soulèvement de 2019 a révélé d’importants problèmes structurels (coût élevé de l’éducation, inadéquation du système des retraites, accès limité aux soins). La population affiche un profond désenchantement et la scène politique s’est fragmentée.
Reculs constitutionnels
Le gouvernement du président Gabriel Boric a tenté de répondre à cette frustration en organisant deux référendums pour renouveler la constitution (pour remplacer celle instaurée sous la dictature de Pinochet en 1980). Aucun n’a abouti. Le premier, datant de 2022, proposait des réformes telles que la reconnaissance des territoires autochtones, la restructuration de l’appareil judiciaire et l’extension des droits sociaux. Il a été catégoriquement rejeté par 62% des électeurs, car considéré comme trop ambitieux et financièrement irréaliste.
La réussite la plus remarquable du gouvernement de Gabriel Boric a été la refonte du système des retraites.
La deuxième tentative de renouvellement de la constitution fin 2023, menée par des groupes conservateurs, a également échoué. Bien que Gabriel Boric n’ait pas dirigé cette deuxième tentative, son soutien marqué au changement constitutionnel a fait de lui une cible facile pour les critiques. La crédibilité de son gouvernement et le centre gauche chilien en ont donc considérablement souffert.
Les bons côtés
Le gouvernement Boric peut néanmoins se targuer de réussites remarquables. Il est parvenu à stabiliser une inflation qui, après avoir culminé à 14% en 2022, est retombée à environ 3% fin 2023. Et les prévisions indiquent que cette normalisation devrait se poursuivre. Ce gouvernement est également parvenu à contenir les dépenses et à garder la dette publique au-dessous de 45% du PIB!
Les exportations de services ont progressé, bénéficiant de la situation géographique du pays, de ses coûts relativement bas et de son alignement sur les heures d’ouverture des Etats-Unis. En outre, les récents changements politiques en Argentine ont amélioré les perspectives d’intégration commerciale de la région.
Par ailleurs, le Chili a intensifié ses efforts de diversification de son économie, en mettant l’accent sur les infrastructures (mines et énergie). Les investissements dans l’extraction du lithium et le dessalement de l’eau de mer se sont envolés. Cependant, même si les projets en matière d’énergies renouvelables (solaire et éolien) jouissent d’un potentiel important, ils sont freinés par l’obsolescence des infrastructures de transport.
Refonte de la prévoyance
La réussite la plus remarquable du gouvernement de Gabriel Boric a été la refonte du système des retraites qui a considérablement amélioré l’égalité de traitement et la durabilité du système:
- Elle garantit l’égalité des pensions des hommes et des femmes à niveau d’épargne comparable.
- La pension d’Etat (pension universelle garantie) augmentera progressivement (en commençant par les catégories les plus âgées), pour atteindre l’équivalent de 250’000 pesos chiliens (environ 255 dollars).
- A partir de 2027, les fonds de pension avec des profils de risque fixes deviendront «générationnels», le niveau de risque étant ajusté en fonction de l’âge des cotisants.
- Pour réduire les frais et améliorer la concurrence, une petite proportion de cotisants sera transférée au hasard tous les deux ans chez le fournisseur le moins cher, à moins que ces personnes ne choisissent de rester chez leur fournisseur traditionnel.
Des problèmes persistants
Ces succès sur le front de l’économie et des retraites n’ont pas suffi à compenser les désillusions de la population. La progression de la criminalité et des violences liées aux activités des gangs est devenue sa principale source de préoccupation. En outre, l’immigration illégale (notamment en provenance du Venezuela et d’Haïti) devient une question politiquement clivante. Le président Boric et son gouvernement ont été critiqués à plusieurs reprises pour leur apparente «mollesse» vis-à-vis de la criminalité et leur vision «naïve» des frontières.
L’élection présidentielle de 2025 voit augmenter le nombre de candidats de droite qui font appel à la nostalgie de l’ère Pinochet.
Les tensions économiques ressenties par la population ont été aggravées par les augmentations successives du prix de l’électricité, ce qui a contribué à éroder la confiance dans l’action du gouvernement. La croissance du PIB qui évolue entre 2 et 2,5% par an est inférieure aux attentes. Les partis d’opposition accusent le gouvernement d’avoir été incapable d’obtenir de meilleures performances. Ils proposent des mesures telles que la baisse de l’impôt sur les entreprises et la réduction du personnel administratif pour arriver à une croissance annuelle de 3%.
Le vieillissement de la population ajoute à la complexité de situation. Il pèsera sur la productivité et risque de mettre à rude épreuve le nouveau système de retraite. En outre, le marché du travail reste fragile, notamment parce que les principaux secteurs d’investissement comme l’exploitation minière et l’énergie créent relativement peu d’emplois par rapport à la construction ou au commerce, ce qui alimente le soutien populaire aux alternatives politiques de droite.
La nostalgie de l’autorité
Dans ce contexte d’insatisfaction croissante, l’élection présidentielle de 2025 voit augmenter le nombre de candidats de droite qui font appel à la nostalgie de l’ère Pinochet, malgré son histoire de violations des droits de la personne.
- José Antonio Kast, qui s’est présenté sans succès contre Gabriel Boric en 2021, est un fervent admirateur de certains aspects du régime de Pinochet (libéralisation de l’économie et politique de sécurité). Il est favorable à des mesures anti-immigration strictes et à des valeurs sociales conservatrices.
- Johannes Kaiser, autre figure de la droite radicale, fait ouvertement l’éloge de certaines parties du régime de Pinochet. Son style provocateur trouve un écho favorable auprès d’une partie de la société chilienne qui aspire à un ordre de type autoritaire.
- Evelyn Matthei, l’actuelle maire de Providencia, est considérée comme une candidate conservatrice pragmatique. Elle prône la fermeté en matière de criminalité et d’immigration et le libéralisme sur le plan économique. Son conservatisme modéré attire les électeurs centristes.
- A gauche, la coalition s’est ralliée à Jeanette Jara, figure du parti communiste qui a fait ses preuves dans la gestion réussie des réformes des retraites. Son pragmatisme lui a valu le respect, même en dehors de sa base politique. Néanmoins, sa candidature pourrait diviser les votes à gauche et potentiellement ouvrir la voie à deux candidats de droite au second tour.
Bien que les candidats extrémistes aient gagné en visibilité, on s’attendait à ce que les Chiliens leur préfèrent des politiques centristes. L’introduction du vote obligatoire en 2025 aurait dû profiter aux candidats modérés. Cependant, de récents sondages montrent que José Antonio Kast est en tête de la course présidentielle avec 25% d’intentions de vote spontané, juste devant Jeannette Jara à 24%, tandis que la plus modérée, Evelyn Matthei, est à la traîne à 12%.
Le soutien croissant à José Antonio Kast témoigne d’un appétit persistant pour des positions dures sur la criminalité et l’immigration par certains segments de l’électorat, tandis que la performance constante de Jeanette Jara reflète un fort soutien à son approche de gauche, mais pragmatique. Evelyn Matthei, autrefois considérée comme un pont potentiel entre les modérés et les conservateurs, semble perdre du terrain.
Bien que le gouvernement de Gabriel Boric soit parvenu à des réussites économiques remarquables, d’importantes questions non résolues, telles que l’échec du renouvellement de la constitution, la sécurité, la pression démographique et les divisions politiques, continuent de façonner l’opinion. La direction choisie par les électeurs en 2025 permettra de savoir si la modération ou l’extrémisme politique dominera le prochain chapitre de l’histoire du Chili.