Le narratif des médias pèse sur la croissance et l’inflation

Emmanuel Garessus

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Le traitement du langage naturel scrute les médias dans leur analyse de l’inflation et de l’économie depuis plus de 100 ans et conclut à d’importants changements.

 

Les progrès du machine learning et du traitement du langage naturel permettent, par l’analyse de millions de textes, de mieux comprendre les sentiments à l’égard de phénomènes économiques tels que la croissance économique et les anticipations d’inflation. Les médias se placent au centre de ces analyses. Leur traitement des informations pèse grandement sur les sentiments des consomateurs. Nous le verrons ci-dessous à travers une étude sur près de 200 ans de croissance économique passés au filtre des médias et d’une autre sur 100 ans d’inflation.

L’étude sur (Almost) 200 Years of News-Based Economic Sentiment (NBER WP 32026, 2024) scrute 200 millions de pages de 13 00 médias américains, soit 95 fois plus que toutes les entrées dans Wikipedia. Elle révèle que depuis les années 1970 il existe un sentiment plus négatif qu’auparavant de la part des médias à l’égard des informations économiques. La méthodologie est originale: elle capture la connotation positive de chaque mot et de chaque phrase. Or le sentiment économique issu des médias influence la conjoncture. Une augmentation d’une déviation standard de ce sentiment accroît le PIB de 2% l’année suivante.

100 ans d’anticipations d’inflation

Une autre travail de recherche se consacre au narratif des médias à l’égard de l’inflation depuis 100 ans. Ses implications sont sans doute plus importantes parce que ses résultats peuvent conduire la politique monétaire à réviser sa stratégie et sa communication et les investisseurs à modifier leur comportement. L’étude est publiée par l’institut Hoover: A Century of Inflation Narratives (Institution Hoover, juin 2025).  

Elle s’intéresse au «narratif sur l’inflation», c’est-à-dire à l’analyse des causes et des effets de la hausse des prix au regard des médias. Les chercheurs ne font pas un travail descriptif mais une observation de l’évolution des causes et des effets de l’inflation en vertu du narratif des médias. Est-elle perçue dans les médias comme la résultante de dépenses budgétaires excessives ou d’un phénomène d’offre? La perception des effets de l’inflation a-t-elle aussi changé avec le temps? Est-elle identique entre les régions et ente les partis politiques?

«Le choix des mots et du narratif médiatique méritent donc une attention particulière.»

L’étude de Hoover traite 4,2 millions de phrases de 807 médias nationaux et locaux américains depuis 1923. Elle les passe dans un «filtre» qui évalue leur narratif sur l’inflation puis les classe au sein de 19 catégories. On compte 8 catégories de causes d’inflation (monétaires, budgétaires, choc d’offre) et 11 d’effets de l’inflation (réduction du pouvoir d’achat, variation des taux d’intérêt, impacts sociaux).

Des économistes de renom se sont déjà penchés ces dernières années sur l’analyse des narratifs des médias. Akerlof et Snower ((2016) montrent que le narratif appartient aux causes des modifications d’inflation. Les médias forment une partie cruciale de la transmission du message d’inflation. Compte tenu de leur traitement privilégié des mauvaises nouvelles, les articles évoquant une forte inflation ont davantage d’impact sur les ménages que les bonnes nouvelles.

Robert Shiller estime que le narratif des médias se propage, comme une épidémie, à travers un effet de contagion. D’autres pensent que les médias entendent attirer l’attention avec une stratégie de différenciation par rapport aux concurrents.

Il en ressort que les médias nationaux privilégient le traitement des causes d’inflation (budgétaires ou monétaires) alors que les médias locaux se penchent plutôt sur leurs conséquences sur les ménages (coût de la vie, épargne).

Un changement du narratif s’est effectué il y a une cinquantaine d’années. Le narratif des médias a longtemps considéré l’inflation comme un phénomène causé par l’excès de dépenses publiques. Depuis 1980, tout a changé. Les facteurs d’offre et la compréhension de l’inflation comme un phénomène monétaire ont alors pris le dessus, selon l’institut Hoover.

«Depuis les années 1970 il existe un sentiment plus négatif des médias à l’égard des informations économiques».

Différences de narratif entre les partis politiques

Sur le plan politique, il apparaît que les régions dominées par les Républicains montrent une plus grande attention aux causes budgétaires, alors que les Etats démocrates sont plus sensibles aux facteurs internationaux, monétaires et aux pressions de la demande.  Géographiquement aussi, le narratif varie. Dans le nord des Etats-Unis, l’inflation est davantage comprise comme un fait budgétaire, le sud étant plutôt attentif aux chocs d’offre.

Quant aux effets de diffusions des narratifs d’inflation, il ressort que les deux arguments (contagion et concurrence) jouent un rôle complémentaire.

L’exposition du public à des médias locaux différents conduit aussi à des attentes d’inflation différentes. Cela amène les auteurs à justifier l’importance d’une présence locale de la Fed afin de cibler leur communication. Pour reprendre les auteurs, «Les banques centrales ne contrôlent qu'une partie du message qui parvient aux ménages, l'interprétation et la retransmission par les médias ayant une importance tout aussi considérable dans la formation des anticipations». Le choix des mots et du narratif médiatique méritent donc une attention particulière.

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