Les robotaxis Tesla se font de plus en plus courants à Austin, mais les incidents relayés dans les médias suggèrent que la technologie n’est pas encore tout à fait au point. A l’inverse, Waymo, filiale d’Alphabet, propose depuis 2018 des trajets totalement autonomes, reconnus pour leur sécurité, dans plusieurs villes des Etats-Unis.
Après plusieurs années de grandes promesses et de retards répétés, Tesla a enfin franchi une étape concrète en juin dernier en lançant, prudemment, son premier service commercial de taxis autonomes avec une flotte limitée de 10 à 20 Model Y circulant sur des trajets prédéfinis dans le sud d’Austin, au Texas.
Malgré son échelle restreinte, ce lancement constitue un tournant dans la course mondiale aux robotaxis. Selon les analystes, ce marché pourrait représenter des centaines de milliards de dollars de revenus dans les dix prochaines années. Pourtant, Tesla entre dans cette arène en tant que challenger, et non comme leader. Tandis que le PDG Elon Musk multipliait les promesses audacieuses pour l’avenir, des concurrents comme Waymo développaient progressivement leur échelle opérationnelle et obtenaient les autorisations réglementaires nécessaires.
Les promesses de Tesla face à une (petite) réalité
Les promesses d’Elon Musk concernant les robotaxis remontent à 2019, lorsqu’il prédisait avec assurance que des véhicules Tesla sans conducteur circuleraient dans les rues «l’année suivante». Cette prédiction, comme beaucoup de ses promesses, s’est révélée trop optimiste. Année après année, le lancement a été repoussé, jusqu’à ce que Tesla dévoile enfin ses premiers prototypes de robotaxis en octobre 2024. Cela a ouvert la voie à un mouvement plus concret. Le 22 juin 2025, l’entreprise a lancé son premier service de robotaxi à Austin, au Texas. Ce déploiement démarre toutefois très modestement. Seuls dix à douze véhicules Model Y sont en circulation, limités à une zone géographique strictement définie. Chaque trajet se déroule sous la supervision d’un employé de Tesla assis sur le siège passager, et les courses ne sont actuellement proposées qu’en journée et par conditions météorologiques favorables. Le service fonctionne grâce au logiciel Full Self-Driving (FSD) de Tesla, conçu pour permettre une conduite sans intervention humaine. Les premiers trajets ont été réservés à des influenceurs et à des fans fidèles de la marque.

Source: AP.
L’approche de Tesla en matière de conduite autonome se distingue de celle de Waymo ou Cruise, qui utilisent des capteurs lidar et radar. Tesla privilégie une technologie basée uniquement sur des caméras et l’intelligence artificielle. Si ce choix se révèle efficace, il pourrait offrir à Tesla un avantage décisif en termes de coûts et de rapidité de déploiement. Actuellement, chaque course coûte 4,20 dollars, mais les premiers retours sont partagés: certains utilisateurs sont enthousiastes, tandis que d’autres signalent des erreurs inquiétantes, changements de voie imprévus, freinages brusques ou arrêts soudains en pleine intersection. La National Highway Traffic Safety Administration (NHTSA) a ouvert une enquête suite à ces incidents.
Malgré ce déploiement prudent, la vision à long terme de Tesla est bien plus ambitieuse. Elon Musk a laissé entendre que l’entreprise pourrait bientôt réduire sa dépendance aux superviseurs humains à bord, visant un ratio de trois robotaxis pour un superviseur humain, un seuil important pour la viabilité commerciale. Il a précisé qu’un tel changement pourrait intervenir dans les mois à venir, à mesure que Tesla continue d’améliorer son intelligence artificielle au fil des distances parcourus.
À terme, Tesla envisage un avenir où les propriétaires de véhicules existants pourraient intégrer leur voiture à la flotte de robotaxis via une simple mise à jour à distance, créant ainsi un «modèle Airbnb pour les voitures». Comme l’a formulé Musk plus tôt cette année: «Plutôt que de laisser votre voiture stationnée, elle pourrait vous rapporter de l’argent. Vous pourrez ajouter ou retirer votre véhicule de la flotte» En théorie, cela permettrait au réseau de se développer rapidement, en s’appuyant sur les millions de Tesla déjà en circulation.
Les investisseurs suivent de près les avancées de Tesla sur le marché des robotaxis, qui deviennent progressivement un élément central de la croissance future de l’entreprise. Tesla a récemment fait face à plusieurs défis: des appels au boycott liés aux prises de position politique d’Elon Musk pèsent sur les ventes, la concurrence dans l’électrique s’intensifie, un conflit public avec le président américain, dont l’administration supervise le secteur automobile, et l’adoption d’une nouvelle loi supprimant les avantages fiscaux pour les véhicules électriques.
L’avenir du groupe dépend de plus en plus du succès de sa technologie autonome. Musk promet d’étendre le service à d’autres villes américaines cette année et continue d’affirmer que « des millions de Tesla » fonctionneront « en totale autonomie » d’ici la seconde moitié de 2026. Selon lui, l’activité Robotaxi pourrait représenter la majeure partie des revenus de Tesla d’ici cinq ans, avec un potentiel proche de 1 000 milliards de dollars. Pour l’instant, le titre a reculé de plus de 22 % depuis le début de l’année, soit une perte de valorisation de plus de 400 milliards de dollars. L’entreprise devrait publier ses résultats de livraison et financiers du deuxième trimestre dans les semaines à venir.

Source: Bloomberg.
Évaluation des dynamiques concurrentielles
Tandis que Tesla occupe souvent le devant de la scène avec ses promesses audacieuses, Waymo, filiale d’Alphabet, a discrètement mis en place l’opération de robotaxis la plus avancée des Etats-Unis. Ses véhicules entièrement autonomes, déjà déployés dans plusieurs grandes villes, reposent sur une combinaison de capteurs (lidar, radar et caméras) qui, bien que plus coûteuse que le système uniquement visuel de Tesla, a prouvé son efficacité et obtenu l’approbation des régulateurs. Bank of America estime que Waymo a généré entre 50 et 75 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2024, tout en enregistrant jusqu’à 1,5 milliard de pertes opérationnelles. Les analystes soulignent que la combinaison des capacités techniques de Waymo, de ses autorisations réglementaires et de ses partenariats stratégiques, comme sa collaboration avec Uber, pourrait renforcer la position d’Alphabet dans le secteur des véhicules autonomes et, à terme, justifier une introduction en Bourse séparée.
Amazon a fait son entrée sur le marché des robotaxis avec l’acquisition de Zoox en 2020. Cette filiale conçoit des véhicules autonomes dès l’origine, sans volant ni pédales, où les passagers sont installés face à face dans une configuration bidirectionnelle pensée pour la ville. Zoox a récemment inauguré sa première usine de production en série à Hayward, en Californie. S’étendant sur 20'000 m², elle peut produire jusqu’à 10 000 véhicules par an à pleine capacité. Actuellement en phase de test à Las Vegas, San Francisco et Seattle, les véhicules Zoox peuvent atteindre 75 mph et sont conçus pour circuler dans des environnements urbains denses, moins adaptés aux voitures traditionnelles.
Grâce à un cadre réglementaire plus permissif, la Chine a vu émerger rapidement plusieurs acteurs majeurs du robotaxi. Apollo Go, la plateforme de Baidu, opère dans plus de 11 villes et enregistre des millions de trajets chaque trimestre, avec des véhicules produits à moindre coût. Pony.ai, cotée au Nasdaq et soutenue par Tencent, a reçu l’approbation pour des opérations sans conducteur à Pékin et Canton, et prévoit de déployer plus de 1 000 véhicules à Shenzhen. Goldman Sachs la désigne comme la meilleure action robotaxi, avec une rentabilité visée pour 2029. De son côté, WeRide, premier robotaxi chinois coté (WRD), a levé 100 millions de dollars auprès d’Uber pour s’étendre dans 15 nouvelles villes. En partenariat avec Nvidia et Geely, elle explore divers usages de l’autonomie, avec une rentabilité anticipée dès 2027.

Source: CB Insights.
Le paysage européen présente une réalité différente, avec des cadres réglementaires qui privilégient des approches progressives et axées sur la sécurité plutôt qu’un déploiement rapide. Des entreprises comme Mobileye, filiale d’Intel et pionnière des systèmes d’aide à la conduite, testent actuellement des robotaxis à Munich et Paris, tandis que la startup française Navya se concentre sur des navettes autonomes à faible vitesse pour des trajets prédéfinis. Baidu prévoirait de lancer Apollo Go en Suisse et en Turquie d’ici la fin de l’année.
Le constructeur Volkswagen adopte une approche résolument européenne avec son van électrique ID. Buzz AD au design rétro, conçu pour favoriser l’acceptation d’une technologie encore peu familière. Doté de 27 capteurs et de systèmes de surveillance à distance, le véhicule atteint le niveau d’autonomie SAE 4, capable d’opérer sans intervention humaine dans des zones spécifiques. Sa filiale MOIA lancera le service en Allemagne, avant une expansion prévue à l’échelle européenne puis aux États-Unis d’ici 2026. Contrairement à l’esprit disruptif de la Silicon Valley, Volkswagen ne considère pas les robotaxis comme un «marché du vainqueur unique» et privilégie la coopération avec les opérateurs de transport existants. Cette stratégie s’aligne sur les spécificités du marché européen, marqué par une forte densité urbaine, des transports publics robustes et des réglementations strictes, qui cantonnent encore l’autonomie complète à des environnements de test.
Les intermédiaires
Les entreprises de VTC se positionnent comme des intermédiaires dans l’écosystème des robotaxis. Des sociétés comme Uber et Lyft misent sur des partenariats avec les opérateurs de véhicules autonomes pour conserver leur domination sur le marché.
La directrice générale d’Uber a révélé qu’Elon Musk refusait d’intégrer les robotaxis Tesla à la plateforme, contrairement à l’approche collaborative d’Uber avec d’autres acteurs. L’entreprise a déjà noué des partenariats avec Waymo (présent à Phoenix, Austin et bientôt Atlanta), May Mobility (déploiement prévu à Arlington d’ici fin 2025), ainsi qu’avec WeRide, Momenta et Pony.ai, affirmant ainsi son modèle de plateforme ouverte aux véhicules autonomes multi-opérateurs.

Source: Uber.
De son côté, le concurrent Lyft a annoncé trois nouveaux partenaires qui pourraient lui permettre de déployer des véhicules autonomes sur son réseau dès 2025. Parmi ces collaborations figurent Mobileye, pour des robotaxis entièrement autonomes «dès 2026» à Dallas, May Mobility, pour des opérations à Atlanta, ainsi que Nexar, dans le cadre d’accords de partage de données destinés à entraîner les systèmes de conduite autonome.
Les investisseurs semblent saluer la stratégie de partenariat d’Uber, perçue comme gagnante. Elle lui permet de profiter de l’essor des robotaxis sans en porter tous les risques technologiques et réglementaires. Alors que l’action de Tesla est en baisse de 23% depuis le début de l’année, l’action d’Uber a gagné 53%, les investisseurs ont accueilli favorablement la stratégie d’expansion des véhicules autonomes de l’entreprise. Ce modèle bénéficie aussi aux partenaires comme Waymo, qui accèdent à une large clientèle sans créer leur propre plateforme VTC, tandis qu’Uber intègre des technologies autonomes sans lourds investissements.
Conclusion
Le lancement de Tesla à Austin met en lumière l’écart entre les ambitions autour des robotaxis et la réalité sur le terrain. Bien que Tesla soit à la traîne derrière des pionniers comme Waymo en termes d’échelle et de fiabilité, elle peut s’appuyer sur une base de clients fidèles et une marque puissante qui pourraient accélérer l’adoption, à condition de surmonter les défis techniques et de sécurité. Au final, cette course ne se jouera pas uniquement sur la technologie, mais sur la capacité de chaque acteur à allier innovation, exploitation fiable, partenariats solides et conformité réglementaire.