Quels prix pour les Bordeaux 2024?

Philippe Masset, Ecole hôtelière de Lausanne

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La vente du grand millésime 2009 au printemps 2010 a constitué l’âge d’or pour Bordeaux avec des hausses de prix massives. La frénésie retomba courant 2011.

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Chaque année, le dernier millésime bordelais est proposé aux acheteurs internationaux durant la Campagne Primeur. Celle-ci commence en avril avec les présentations et dégustations des vins encore en cours d’élevage. Ensuite les vins sont mis en vente entre mai et juin. La campagne cette année a été rapide et les prix ont baissé par rapport aux 2023 – qui étaient déjà moins chers que les 2022.

Contexte historique

Les primeurs ont longtemps représenté une opportunité unique pour les amateurs : accéder à des vins jeunes, proposés à des prix inférieurs à ceux des millésimes déjà disponibles. Mais au tournant du millénaire, les châteaux ont commencé à se dire qu’ils abandonnaient une partie trop importante du profit aux acheteurs et ont donc révisé leur manière de fixer les prix.

La vente du grand millésime 2009 au printemps 2010 a constitué l’âge d’or pour Bordeaux avec des hausses de prix massives. La frénésie retomba courant 2011. Les nouveaux marchés réduisirent leur appétit et beaucoup de spéculateurs désertèrent Bordeaux. Mais les châteaux n’adaptèrent que partiellement leurs prix.

La trilogie 2018–2020 a ravivé l’intérêt, mais la dynamique n’a jamais retrouvé l’intensité des grandes années. Les prix sont restés trop élevés. Après les grands mais très chers 2022, les Bordeaux 2023 ont enfin baissé, mais pas suffisamment pour corriger les excès précédents.

Le juste prix des 2024

Notre approche repose sur un principe économique de base: le prix du dernier millésime doit être en cohérence avec les millésimes déjà disponibles sur le marché. À partir des données du marché secondaire, nous estimons la valorisation type de chaque vin et les effets de qualité et d’âge. Cela permet de calculer, pour chaque cru, le prix d’équilibre qui rend un acheteur indifférent entre un 2024 ou un millésime antérieur aux attributs comparables (Masset et al., 2023).

Commençons par situer la qualité du millésime 2024 par rapport à ses prédécesseurs. La Figure 1 reporte les scores Wine Expert Ratings (WxR) moyens pour les millésimes 2008 à 2024. WxR est la référence en la matière: les scores attribués par un panel représentatif d’experts internationaux sont agrégés afin d’obtenir une estimation aussi objective de la qualité de chaque cru. Le millésime 2024 apparait en retrait par rapport aux grands millésimes récents, mais comparable aux 2014, 2017 ou 2021, et supérieur à 2013.

La Figure 2 met en parallèle la variation de prix de sortie entre les millésimes 2023 et 2024 (axe horizontal), et l’écart entre le prix de sortie et le juste prix (axe vertical) selon le modèle.

Premier constat: les prix ont fortement baissé, avec une moyenne de -16%. On peut également observer des fluctuations importantes, avec certains vins qui sont restés stables ou presque, alors que d’autres ont baissé leurs prix de 30% à 40%.

Second constat: la majorité des vins sont sortis à un prix supérieur à celui prédit comme juste par le modèle. Les écarts sont parfois considérables, avec certains vins qui sont trop chers de 40% à 60%. 

Environ un quart des vins sont sortis à des prix égaux ou inférieurs à ceux prévus par le modèle. Parmi ces derniers, on retrouve la majorité des premiers crus classés et leurs seconds vins, ainsi que des crus tels que Batailley, Clos Fourtet, Durfort-Vivens, Kirwan, La Lagune, et Les Carmes Haut-Brion. Divers échos suggèrent d’ailleurs que Carmes Haut-Brion fait partie des rares vins à rencontrer un certain succès cette année.

Parmi les vins trop chers, on retrouve des super seconds (i.e., les vins qui se placent au sommet en matière de qualité et de réputation, mais qui ne sont pas officiellement des premiers crus classés), des crus qui sont dans des logiques de (re)positionnement et veulent soutenir leur marque par le biais de prix élevés, et des crus dont la production est limitée et qui sont potentiellement moins sensibles aux effets de demande. Certains de ces vins subissent les conséquences de prix bien trop élevés sur le millésime 2022, et d’une baisse insuffisante sur 2023, et ont donc un effort de rattrapage qui est difficile à mettre en œuvre sur une seule campagne primeur. 


Les primeurs ne déchaînent plus les passions!

Le millésime 2024 risque de ne pas changer ce constat. En effet, la plupart des vins ont été offerts à des prix trop élevés. Pour le consommateur, il n’y a aucune raison d’acheter ces vins. Le marché secondaire regorge d’options plus intéressantes. Les vins en ligne avec les prédictions du modèle ne sont pas de mauvaises affaires, mais n’appellent pas à un achat immédiat. En revanche, les rares vins dont les prix sont inférieurs aux estimations peuvent représenter de belles opportunités.

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