Une inflation de pronostics

Yves Hulmann

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Certains experts avertissent d’une spirale déflationniste, d’autres anticipent une forte hausse des prix ...

Déflation, désinflation, reflation, inflation, stagflation... Depuis les annonces des multiples plans de relance mis en place par les gouvernements et les injections de liquidités par les banques centrales suite à la pandémie de COVID-19, les économistes ressortent de leur boîte à outils des termes qui ne quittent d’ordinaire que rarement les salles des Universités. Un peu comme les esquimaux qui emploient des dizaines de termes pour décrire la consistance de la neige, tout est aujourd’hui dans la nuance lorsque les experts tentent d’esquisser des scénarios quant à l’évolution future des prix.

A court terme, il n’y a aucun doute sur le fait que l’évolution des prix restera négative pendant encore de nombreux mois dans la plupart des pays industrialisés, ne serait-ce qu’en raison de l’effondrement des prix du pétrole à la mi-mars et de la chute brutale de la consommation dans la plupart des secteurs d’activité, excepté l’alimentation. En Suisse, l’inflation a été largement négative en avril (-1,06%), soit sa valeur la plus basse depuis 2015, alors qu’elle n’a atteint que 0,4% sur un an dans la zone euro, comparé à un taux de 1,9% à la même période un an plus tôt.

Relocalisation et déglobalisation

A plus long terme, l’issue apparaît plus imprévisible. Plusieurs études récentes anticipent même une reprise de l’inflation dès que la pandémie de COVID-19 sera sous contrôle. Parmi les arguments allant dans ce sens figurent en particulier les interruptions dans la chaîne logistique, susceptibles de créer un effet de rareté au moment de la reprise, ainsi que des coûts supplémentaires liés à la future «relocalisation» d’une partie des activités de production, voire, plus généralement, les tendances à la «déglobalisation» de l’économie mondiale. 

Lorsque les économies seront relancées, les banques centrales auront
la difficile tâche de résorber les énormes montants de liquidités.

A cet égard, la situation actuelle diffère de celle qui prévalait à la sortie de la crise financière, observait le gérant d’actifs britannique Jupiter Asset Management dans une note fin avril. Il y a dix ans, une combinaison de facteurs structurels avait alors permis de maintenir l’inflation à un niveau très bas dans les années suivant la crise financière en dépit des politiques monétaires extrêmement accommodantes adoptées par les banques centrales à partir des années 2008 et 2009. Parmi ces facteurs, il y a le vieillissement de la population, la globalisation et la désindustrialisation qui ont assuré une abondance de force de travail bon marché ainsi que les progrès technologiques qui ont exercé une forte pression à la baisse sur les coûts.

Toutefois, lorsque les économies fonctionneront à nouveau à plein régime, les politiques monétaires et de relance mises en place soutiendront la croissance mondiale et les banques centrales auront la difficile tâche de résorber les énormes montants de liquidités injectées dans l’économie. Certes, les facteurs structurels qui ont contribué à réduire les prix au cours des dernières décennies, comme le vieillissement de la population et les progrès technologiques continueront d’exister, concède Jupiter. Néanmoins, «une période d’inflation plus élevée est plus probable que le contraire», affirmait Mark Richards, stratège chez Jupiter. Le caractère inhabituel du confinement pourrait induire, à moyen terme, une forte reprise de la demande et entraîner des coûts additionnels en raison de la reconfiguration de la chaîne d’approvisionnement. Quant aux banques centrales, celles-ci vont certainement davantage tolérer, voire même favoriser, des niveaux d’inflation supérieurs aux objectifs habituels, en partie afin de compenser le fait que ces objectifs n’ont pas été atteints pendant des années, en partie dans le but de faciliter le remboursement de la dette souveraine via l’inflation.

«L’inflation pourrait bientôt faire son retour
dans les pays industrialisés, avant tout aux Etats-Unis.»
Les trois «T» influent moins sur les prix

Dans une étude publiée à la mi-mai, Morgan Stanley affirme aussi que «l’inflation pourrait bientôt faire son retour dans les pays industrialisés, avant tout aux Etats-Unis». La banque américaine estime qu’un «cycle désinflationnaire» d’environ trente ans arrive à son terme. Trois développements structurels qui avaient exercé une pression continuelle à la baisse sur les prix durant les années 1990 et 2000 perdent de leur effet, selon la banque qui résume ces facteurs sous le nom des trois «T». A savoir, la globalisation et l’intensification du commerce mondial («trade»), l’effet disruptif des nouvelles technologies («tech») ainsi que la concentration du pouvoir aux mains de quelques grands groupes («titans»). Or, les tensions commerciales persistantes entre les Etats-Unis et la Chine et les discussions au sujet d’une relocalisation de la chaîne de production vont à l’encontre du premier effet, tandis que les critiques toujours plus vives adressées aux géants de la tech remettent en question les deuxième et troisième effets.

En cas de persistance des tendances déflationnistes,
le cash et les obligations d’Etat resteront attrayants.

Pour Thomas Stucki, directeur des investissement (CIO) à la Banque cantonale de Saint-Gall (SGKB), les éventuels risques inflationnistes à partir de 2021 ne résident pas en premier lieu dans la forte extension de la masse monétaire – cela avait déjà été le cas en 2008, sans pour autant entraîner d’inflation ensuite – mais plutôt dans le fait que les chaînes de production ne puissent pas être réactivées suffisamment tôt lorsque la demande des consommateurs, soutenue par l’action des Etats, reprendra. S’y ajoutera un renforcement de la production locale susceptible de soutenir les prix. Un raisonnement apparemment logique mais qui repose sur de «multiples hypothèses qui doivent d’abord encore se vérifier», nuance l’économiste.

Que signifient ces différents scénarios pour les investisseurs et épargnants? En cas de persistance des tendances déflationnistes, le cash et les obligations d’Etat resteront attrayants. A l’inverse, en cas de retour à une inflation plus significative, mieux vaut éviter les liquidités et les actions offriraient alors une meilleure protection contre la hausse des prix. En cas d’hyperinflation, l’or reprendrait son rôle de valeur refuge face aux risques de perte de confiance des épargnants envers les monnaies.