Stablecoins: un pari audacieux

Jérôme Van der Bruggen, Indosuez Wealth Management

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En encadrant les monnaies digitales stables, Washington redéfinit la finance numérique et attire de nouveaux acheteurs de dette.

Début juillet, le Congrès américain votait le GENIUS Act, une loi clarifiant le cadre réglementaire des monnaies digitales stables (appelées stablecoins). Ce faisant, les Etats-Unis crédibilisaient une invention financière controversée, assumant un pari qualifié par certains d’audacieux. Mais les émetteurs de stablecoins sont aussi devenus des acteurs importants sur le marché de la dette américaine. En leur donnant leurs lettres de noblesse, les Américains pourraient bien avoir trouvé de nouveaux acheteurs captifs et durables pour leurs bons du Trésor.

Une révolution financière en marche

Afin d’appréhender à sa juste mesure l’avancée technologique – et potentiellement sociétale – que représentent les stablecoins, il faut d’abord introduire quelques notions et faire un peu d’histoire.

Le mouvement de «jetonisation» (ou «tokenisation») des actifs financiers qui a débuté il y a une dizaine d’années, fait suite aux avancées de la blockchain. Car celle-ci ne sert pas qu’à fabriquer des cryptomonnaies (Bitcoins et autres); elle constitue surtout une plateforme de validation numérique dont les «blocs» s’apparentent à des actes notariés numériques hyperefficaces et dont se sont servis très vite les innovateurs de la finance.

La création de stablecoins

Ces précurseurs y ont vu un outil permettant de faciliter et de réduire le coût des échanges, donnant naissance à la «tokenisation»: un processus qui consiste à représenter un actif sous une forme de jeton numérique et permettant de le diviser, de l’échanger ou de le posséder plus facilement. Œuvres d’art, immeubles ou devises peuvent ainsi être «jetonisés».

Ainsi furent créés les stablecoins: des formes de «monnaies» conçues pour maintenir une valeur stable, généralement en étant adossées à une monnaie traditionnelle comme le dollar ou l’euro et échangées sur la blockchain. Contrairement aux cryptomonnaies dont le prix peut fortement varier, les stablecoins visent à offrir une fiabilité, ce qui les rend utiles pour les paiements, les transferts internationaux ou comme réserves de valeur.

Les deux stablecoins les plus connus – l’USDC  (émis par Circle) et l’USDT  (Tether) – ont jusqu’à présent tant bien que mal rempli leur promesse de stabilité.

Leur succès est évident: leur capitalisation totale (dont l’USDC et l’USDT représentent 85%) est proche d’environ 200 milliards de dollars et a décuplé en cinq ans. Notons que cette croissance est surtout liée à celle des volumes de transactions sur les cryptomonnaies puisque les stablecoins sont souvent utilisées comme «passage obligé» pour y accéder.

Comment leurs émetteurs – souvent des acteurs privés – garantissent-ils la stabilité ou l’indexation au dollar? En conservant des réserves équivalentes couvrant les unités en circulation. C’est ici qu’intervient le GENIUS Act (Guiding and Establishing National Innovation for US Stablecoins): cette loi impose que tous les stablecoins américains soient adossés à 100% par des réserves liquides telles que des dollars américains ou des bons du Trésor à court terme, garantissant ainsi leur stabilité et leur convertibilité.

Les émetteurs doivent en outre publier mensuellement la composition de leurs réserves et fournir des audits annuels s’ils dépassent 50 milliards de dollars de capitalisation. Le texte interdit également toute communication laissant croire que les stablecoins sont garantis par le gouvernement américain ou couverts par une assurance FDIC (assurance dépôt des banques américaines), renforçant la transparence et la confiance des consommateurs.

Le pari du GENIUS Act

L’USDC et l’USDT respectent déjà pour l’essentiel les nouvelles exigences. Si l’on part du principe que la plupart de leurs actifs seront donc investis dans des bons du trésor, leur capitalisation de 200 milliards de dollars environ à la fin 2025 représentera approximativement 3,5% du marché total des bons du Trésor.

Une goutte d’eau, diront certains… Mais, selon les dernières données disponibles (avril 2025), la banque centrale chinoise ne détenait plus que 750 milliards de dollars en bons du Trésor américains soit… 300 milliards de dollars de moins qu’il y a cinq ans. Ces nouveaux acheteurs tombent donc à pic.

La plupart des observateurs s’accordent pour dire que le cadre créé par le GENIUS Act renforcera la demande de stablecoins. Si cette demande provient de nouveaux acheteurs (comme le sont ceux qui émanent de la sphère des cryptos) elle constituera donc un soutien bienvenu au financement américain. A l’heure où la planète finance parle de «dédollarisation» et s’inquiète de la baisse d’achats de créances émises par les Etats-Unis, le GENIUS Act pourrait s’avérer non seulement un pari audacieux … mais un pari gagnant.

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