Souveraineté, sécurité, et fragmentation redéfinissent le cadre d’investissement

Emmanuel Ferry, Union Securities Switzerland SA

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La question n'est plus de savoir où éclatera le prochain conflit, mais de comprendre comment cette instabilité structurelle modifie durablement les équilibres fondamentaux des marchés financiers.

 

L’épisode de la 3e Guerre du Golfe a confirmé le cadre d’investissement défini par trois éléments structurels: souveraineté, sécurité, fragmentation. C’est un nouveau régime de marché qui redéfinit en grande partie l’allocation d’actifs et les choix sectoriels.

Pendant plus de trente ans, les investisseurs ont considéré la géopolitique comme une variable exogène: une succession de chocs temporaires perturbant les marchés avant un retour rapide aux fondamentaux économiques. Cette grille de lecture est aujourd'hui dépassée. Le premier semestre 2026 confirme et amplifie un changement de régime qui a déjà eu lieu. La guerre Israël-Iran, les frappes américaines, les menaces sur le détroit d'Ormuz, les nouvelles restrictions technologiques entre Washington et Pékin ou encore la poursuite du conflit en Ukraine n'ont pas empêché une augmentation des marchés actions, avec une capitalisation boursière mondiale qui a atteint 168 trillions de dollars en juin, contre 150 en début d’année. Cette résilience ne traduit pas une insensibilité au risque géopolitique. Les enjeux géopolitiques sont plutôt intégrés de manière permanente dans les déterminants macro-financiers.

Près de 20% du pétrole mondial et près de 30% du GNL transitant par le détroit d'Ormuz ont été temporairement menacés. Les cours du Brent sont retombés vers 70 dollars le baril, proche de son niveau d'avant-conflit. Dans le même temps, le VIX est repassé sous 18, tandis que le S&P 500 retrouvait des niveaux records. Les investisseurs distinguent désormais les perturbations temporaires des flux physiques des modifications durables des fondamentaux macroéconomiques. La géopolitique génère davantage de volatilité tactique que de changement durable de tendance.

Le véritable impact se situe dans la réallocation mondiale du capital. Depuis la pandémie, les entreprises privilégient progressivement la résilience à l'optimisation. Les investissements dans les chaînes d'approvisionnement, les capacités domestiques et les infrastructures critiques progressent beaucoup plus rapidement que les dépenses de production traditionnelles. Les Etats-Unis ont mobilisé plus de 2000 milliards de dollars de politiques industrielles depuis 2021 (Infrastructure Investment and Jobs Act, CHIPS Act, Inflation Reduction Act), tandis que l'Europe accélère ses propres programmes dans les technologies stratégiques, dont la défense, les semi-conducteurs, les batteries, et le nucléaire. La fragmentation géopolitique accroît ainsi durablement l'intensité capitalistique de l'économie mondiale.

Cette évolution marque également le retour de l'Etat comme principal allocateur du capital. Pendant plusieurs décennies, les marchés déterminaient largement les secteurs gagnants. Désormais, les gouvernements orientent directement les flux d'investissement. Les dépenses mondiales de défense ont atteint 2700 milliards de dollars en 2025, un record historique représentant environ 2,5% du PIB mondial, contre moins de 2000 milliards avant la guerre en Ukraine. L'Otan vise désormais un objectif de dépenses proche de 5% du PIB pour ses membres. Dans le même temps, les investissements dans les centres de données, les infrastructures électriques et l'intelligence artificielle devraient dépasser 500 milliards de dollars par an d'ici la fin de la décennie.

La rivalité sino-américaine illustre cette transformation. Il ne s'agit plus d'un découplage généralisé, mais d'une compétition ciblée sur les technologies critiques. La Chine contrôle environ 70% de la production mondiale de terres rares et près de 90% des capacités de raffinage, tandis qu'elle représente plus de 80% de la production de graphite naturel utilisé dans les batteries. En réponse, les Etats-Unis, l'Europe, le Japon, l'Inde et l'Australie multiplient les partenariats miniers et les subventions industrielles. Les critères de souveraineté remplacent progressivement les critères de coût dans les décisions d'investissement.

Le véritable changement de paradigme dépasse la seule géopolitique. Nous entrons dans une économie où la sécurité devient un facteur de compétitivité, où la souveraineté devient un moteur d'investissement et où la fragmentation du monde redéfinit progressivement le coût du capital.

La question n'est plus de savoir si et où éclatera le prochain conflit. L’enjeu est davantage de comprendre comment cette instabilité structurelle modifie durablement les équilibres fondamentaux des marchés financiers (fondamentaux, primes de risque, corrélation, rotations). Le facteur géopolitique affecte durablement le régime de marché et les grands équilibres macro-financiers.

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