Prévoyance: ne pas réduire les risques au mauvais moment

Yves Hulmann

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La chute des bourses au premier semestre pèse sur les caisses de pension. Maintenir une large diversification, y compris dans des actifs plus risqués, reste conseillé.


©Keystone

La plongée des actions au premier semestre et la forte correction survenue sur les marchés obligataires laisseront des traces sur les portefeuilles des caisses de pension cette année. Alors que les estimations pour le mois de juin seront prochainement publiées, nul besoin d’être devin pour anticiper que les performances ont continué de se détériorer durant le mois de juin. De janvier à fin mai, la performance négative après déduction des frais réalisée par les caisses de pension helvétiques, toutes tailles confondues, était de -5,61%, indiquait déjà UBS dans sa dernière étude mensuelle sur la performance des caisses de pension.

Parmi les différentes classes d’actifs analysées, ce sont les actions suisses (-10,2%) qui ont subi la plus forte correction entre janvier et mai, suivies par les actions mondiales hors Suisse (-8,28%), puis par les obligations suisses (-8,25%) et les emprunts en devises étrangères (-7,03%). A l’inverse, les placements dans la catégorie Private Equity/Infrastructure (8,1%) ont réalisé les meilleures performances après cinq mois, suivis par ceux effectués dans les hedge funds (7,62%) et l’immobilier (1,3%). Certains actifs, parfois perçus comme plus risqués, ont ainsi contribué le plus positivement à la performance des caisses de pension cette année.

Les actifs jugés sûrs n’ont pas échappé à la correction

C’est aussi l’un des paradoxes qui avait été relevé par les participants à différents groupes de discussion qui ont eu lieu dans le cadre du Symposium de Prévoyance à la mi-juin à Zurich. Beaucoup de caisses de pension ont subi cette année les plus grandes pertes dans des placements comme les obligations en francs suisses. Les actions helvétiques, considérées comme plus défensives, n’ont pas non plus échappé au mouvement de baisse des marchés.

Quels enseignements tirer de la correction récente? Dans le cadre d’une série de tables-rondes consacrées à la thématique du «courage», Thorsten Hens, professeur de finance à l’Université de Zurich, a souligné que le fait de disposer d’un ratio de Sharpe (ndlr: ratio qui compare le rendement obtenu par rapport au risque encouru) favorable ne suffit pas en soi à rassasier les investisseurs. Pour le professeur, les investisseurs institutionnels, compte tenu de leur horizon à long terme, ne doivent pas se limiter à investir dans les classes d’actifs les plus courantes mais constamment évaluer de nouvelles sources potentielles de rendement, dans les limites des contraintes qui leur sont imposées.

Beaucoup de caisses de pension sont encore très loin d’exploiter l’ensemble des possibilités d’investissement qui s’offrent à elles, notamment dans les placements alternatifs, a constaté de son côté Markus Benzler, head of multi-managers Private Equity chez UBS Asset Management. Le total des avoirs alloués aux placements alternatifs par les caisses de pension a même légèrement reculé à 6% en 2020, comparé à 6,4% durant les deux années précédentes. Sur ce total, la part consacrée au hedge funds dépasse à peine les 1%, tout comme c’est le cas pour les montants alloués au private equity. L’expert n’observe ainsi que très peu de changement à ce sujet au cours des dernières années.

Savoir gérer les attentes

Prendre des risques est une chose – savoir gérer les attentes des investisseurs en est une autre, a fait remarquer de son côté Alexander von Allmen, head of Portfolio Management chez Retraites Populaires. Pour l’expert, la performance annuelle moyenne qui peut être attendue à long terme de certaines classes d’actifs, comme les actions et le private equity, dépasse clairement celle qui peut être obtenue avec d’autres catégories de placement comme les obligations suisses. Toutefois, dès qu’une institution de prévoyance décide d’investir dans des actifs un peu plus risqués et potentiellement plus rémunérateurs, «il faut ensuite aussi savoir gérer les attentes, par exemple vis-à-vis des employeurs et du conseil d’administration», relève l’expert. «Si le vous le faites pas correctement, il y a un grand risque de ne pas prendre les bonnes décisions».

L’inflation au cœur de toutes les préoccupations

Au-delà de ces considérations d’ordre stratégique, le risque numéro pour les investisseurs institutionnels est celui de l’inflation et de ses conséquences sur les marchés. Pas plus tard que vendredi, Eurostat a annoncé que le taux d’inflation dans la zone euro a battu un nouveau record le mois dernier, en ayant atteint 8,6% sur un an pour le mois de juin.

Pour Patrick Artus, chef économiste et membre du comité exécutif de Natixis, la situation en matière d’inflation présente une meilleure visibilité aux Etats-Unis qu’en Europe. «La communication de la Fed est beaucoup plus claire que celle de la BCE», a estimé l’économiste qui s’est exprimé dans le cadre des Journées de la prévoyance 2022 qui se sont tenues à la mi-juin à Montreux. Selon lui, la Réserve fédérale se montre aujourd’hui nettement plus déterminée à lutter contre l’inflation que ce que l’on observe sur le Vieux Continent. En Europe, beaucoup de mesures visent davantage à contenir l’impact de la hausse des prix sur l’économie et la population plutôt que freiner l’inflation elle-même. «On remplace ainsi de l’inflation par du déficit public», constate-t-il. Il ne s’attend ainsi pas à une diminution rapide des taux d’inflation en Europe: «Dans la zone euro, il y aura davantage d’inflation salariale que ce que pense la BCE», prévient-il. A l’inverse, aux Etats-Unis, il y a des pressions beaucoup plus fortes, aussi bien de la part du gouvernement que de la population, pour ramener l’inflation autour des 2%.

S’exprimant lors de la même conférence, Antoine Martin, qui occupe la fonction de vice-président senior à la Federal Reserve Bank of New York, a toutefois donné une note d’espoir quant à la capacité des banques centrales à parvenir à faire redescendre l’inflation. «Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, les banques centrales ont eu beaucoup de mal à essayer d’obtenir une inflation suffisante», a-t-il tenu à rappeler. Selon lui, elles ont davantage d’expérience pour agir dans le sens inverse: «Les banques centrales sont beaucoup mieux équipées pour réduire le taux d’inflation que de la générer», a-t-il conclu en guise de bilan.

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