Menaces sur le libre échange, quand Trump donne le mauvais exemple

Valérie Plagnol, Vision & Perspectives

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L’offensive commerciale des USA a beau être stérile, elle n’en fait pas moins des émules. L’Europe donne l’exemple de la résistance.

Tweets dénonciateurs, intimidations et revirements, impositions unilatérales de tarifs douaniers et sans avis du Congrès, tout est bon pour parvenir à ses fins. Nombreux aussi sont ceux qui trouvent que «finalement Trump n’a pas tout à fait tort»… Et pas seulement aux Etats-Unis. Depuis le début de son mandat, le Président des Etats-Unis  a brandi l’arme commerciale à tort et à travers – y compris pour faire plier ses partenaires les plus proches dans des litiges d’autres natures. De même, a-t-il détourné et étendu la notion de «sécurité nationale» pour imposer des hausses des tarifs douaniers. Celui qui s’auto-proclame le «tariff man» a donc mis en œuvre une politique protectionniste, pas encore générale, mais directement ciblée à l’encontre principalement de la Chine. Plus inquiétant encore, Donald Trump n’hésite pas à menacer de remettre en cause les accords de défense qui lient les Etats-Unis et leurs alliés pour obtenir des concessions. Le Japon de Shinzo Abe verrait le parapluie nucléaire américain se replier. Il en irait de même pour la Corée du Sud, et même l’Union Européenne.

Ces assauts répétés s’étendent à toutes les organisations internationales et multilatérales, le Président américain les considérant comme inopérantes et ne défendant pas les intérêts de son pays. L’Europe est dans sa ligne de mire. L’OMC pourrait bien se retrouver paralysée d’ici la fin de l’année, du fait du refus de l’Administration Trump de nommer de nouveaux juges.

L’Amérique réduit son déficit extérieur en période de récession,
lorsque la demande domestique ralentit et que l’épargne augmente.

Ce faisant, il a plutôt rencontré de la sympathie dans les rangs du Congrès. Même au sein du Parti Républicain, traditionnellement acquis au libre-échange, le sentiment qu’il fallait rééquilibrer les échanges commerciaux des Etats-Unis avec ses principaux fournisseurs et réduire son déficit extérieur, a gagné du terrain. Certains, au sein du parti Démocrates embrassent plus volontiers les thèses de protection de l’emploi par la politique tarifaire. Ainsi le Président semble faire coup double: accroitre sa popularité auprès de sa base électorale à qui il a promis de telles actions, neutraliser (un peu) un Congrès, devenu plus hostile depuis les élections de mi-mandat.

Sur le plan économique, les résultats sont-ils à la hauteur des promesses? Certainement pas. Mais ils sont bien conformes à ce que nous enseigne la théorie1. Sur les cinq premiers mois de l’année, le déficit commercial total des Etats-Unis s’établit à un peu plus de 260 milliards de dollars, contre près de 246 milliards sur la même période l’an dernier, soit une aggravation de près de 15 milliards de dollars. Sur la même période,  le déficit américain à l’égard de la Chine s’est réduit de près de 16 milliards dollars. De part et d’autre du Pacifique, les sanctions et rétorsions douanières ont bien eu pour effet de réduire les importations. Mais il semble bien que les exportateurs aient trouvé de nouveaux circuits de distribution.

Ce constat nous renvoie à la position particulière des Etats-Unis et du dollar dans le système monétaire international qui prévaut depuis la fin de la guerre. Comme l’avait prévu l’économiste belge Triffin, les Etats-Unis, bénéficiant d’un privilège exorbitant grâce au dollar, monnaie de réserve, renforcé après l’abandon du lien avec l’or, sont en quelque sorte «condamnés» à couvrir un déficit courant grandissant en échange de la détention de leur devise par les tiers. Ce paradoxe est plus que jamais en vigueur. On voit d’ailleurs que l’Amérique réduit son déficit extérieur en période de récession, lorsque la demande domestique ralentit et que l’épargne augmente. Il est certain que la politique budgétaire du Président Trump, conduisant à l’accroissement des déficits publics, a produit l’effet inverse sur ses comptes extérieurs.

Reste la «guerre commerciale» entre les deux nations, et le sentiment général que la Chine ne joue pas toujours franc jeu. Les négociations commerciales en cours portaient notamment sur des points d’achoppement – subvention des entreprises publiques, transferts forcés de technologies, piratage – qui vont à l’encontre des règles du commerce mondial. C’est donc dans un cadre multilatéral que ces questions devraient se discuter et normalement se résoudre. Cantonnées au niveau bilatéral, ces négociations font craindre l’escalade entre les deux superpuissances.

L’Amérique bénéficie et souffre en même temps
de la position dominante du dollar.

Quelles que soient les statistiques, le Président Trump, désormais lancé en campagne, poursuit sa route et quelques émules. Une délégation américaine est en Inde pour «réclamer» des baisses de tarifs. On a vu récemment le Japon appliquer des restrictions d’exportations à la Corée en réponse aux sanctions coréennes à l’égard de groupes japonais pour leur attitude durant la guerre. L’Europe – qui a subi la hausse des tarifs de l’acier et de l’aluminium – est sous la menace de hausses de tarifs sur ses exportations d’automobiles. La France, voit lancer contre elle une procédure d’enquête du fait de la mise en œuvre de la taxe GAFA.

Pour le moment, le Président Trump aura beau jeu de se prévaloir d’avoir fait plier la Chine. Déjà en difficulté, les sanctions tarifaires ont révélé quelques-unes des faiblesses de son modèle économique. Il est possible aussi que ces assauts ne fassent que la pousser à accélérer sa marche vers sa nouvelle transformation économique, en emportant un soutien national qu’il n’espérait peut être pas, et en réduisant un peu plus les aires de coopération.  Ainsi dans la course à la 5G et autres développements économiques, la guerre commerciale pourrait bien aboutir au déploiement de standards rivaux et incompatibles. Déjà le Fonds Monétaire International s’inquiète du risque de renchérissement des coûts des équipements du fait de la fragmentation du commerce mondial.

De son côté l’Europe maintient une politique d’ouverture. Depuis 2017, le traité commercial CETA – avec le Canada – est entré en vigueur. Un rapport du Parlement Français en souligne les bénéfices. L’Union Européenne et le Japon ont signé un traité commercial. Toujours dans le cadre de l’OMC, l’UE a signé un accord avec les pays du MERCOSUR.

Depuis la fin de la guerre, l’extension des accords de libre-échange, la réduction progressive des droits de douanes internationaux, ont été largement bénéfiques au développement et à la croissance mondiale. L’Amérique bénéficie et souffre en même temps de la position dominante du dollar. Ce que risque à terme le Président Trump, c’est de remettre en cause ce privilège, et par là même, la position des Etats-Unis dans le monde. Sera-t-il seulement encore aux commandes après ce déluge?

 

1 Voir précédent article «La guerre de l’octroi a bien eu lieu».