Les leçons des Abenomics au Japon – source d’inspiration?

Andrew Wilson, Goldman Sachs Asset Management

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L’adoption d’une approche coordonnée au plan monétaire et fiscal pourrait séduire certaines banques centrales d’autres pays développés.


Shinzo Abe - ©Keystone

Le climat d’incertitude politique refait surface au Japon et une série de scandales ont fait chuter le taux d'approbation du Parti libéral démocrate du premier ministre Shinzo Abe à ses plus bas niveaux depuis le début de son second mandat en 2012. Si Abe décidait de passer la main, il s’engagerait en cela dans la même voie que celle empruntée par son grand-père maternel, Nobusuke Kishi, qui démissionna de ses fonctions de premier ministre sur fond de protestation publique en 1960. A deux générations de distance, le soutien de l’opinion publique à son premier ministre s’affaisse une nouvelle fois; et pourtant, les rivaux d’Abe au sein du parti ne parviennent toujours pas à exploiter cette faiblesse dans les sondages.

Les rumeurs d’une démission cet été semblent exagérées étant donné l’absence d’opposants crédibles à Abe. Nous ne tablons pas sur un départ, mais pensons néanmoins que cela vaut la peine de se demander ce qu’il se passerait dans un tel cas, car il convient de ne pas négliger les conséquences qu’aurait un tel évènement sur les marchés, l’économie mondiale et la politique monétaire dans son ensemble.

Le départ d’Abe remettrait en cause sa politique monétaire ultra-accommodante, désignée sous le nom des Abenomics. La réaction immédiate du marché serait négative. Les transactions encouragées depuis le lancement des Abenomics se dénoueraient. La conséquence la plus probable serait certainement une chute du cours des actions et une appréciation de la monnaie. N’importe quel successeur à Abe serait susceptible de revoir le mandat actuel de la Banque du Japon (BdJ). Cette politique monétaire ultra-accommodante a du mal à séduire de larges franges du Parti libéral démocrate japonais. Ce parti représente de nombreuses personnes âgées touchant une pension de retraite fixe et qui n’ont pas un intérêt direct à maintenir des taux directeurs faibles tout en stimulant l’inflation.

Abe a réaffirmé son engagement envers l’assouplissement monétaire
à plusieurs occasions au cours des cinq dernières années.

Aux yeux des observateurs internationaux, il est difficile d’imaginer un scénario envisageant le renversement d’une personnalité aussi influente. Et de fait, pour les partisans des Abenomics, qui est fondée sur les «trois flèches» que sont l’assouplissement monétaire, l’incitation fiscale et les réformes structurelles, on se flatte à imaginer que l’homme politique ayant le mieux réussi au Japon puisse s’engager vers un troisième mandat.

Abe a réaffirmé son engagement envers l’assouplissement monétaire à plusieurs occasions au cours des cinq dernières années, notamment dans le cadre d’un accord conclu avec la BdJ fixant l’objectif d’inflation à 2% et nommant Haruhiko Kuroda, un reflationiste convaincu, au poste de gouverneur de la BdJ. Ce soutien politique indéfectible permet à la BdJ d’être plus agressive dans ses mesures d’assouplissement par rapport aux autres banques centrales du monde développé, en mettant en œuvre une politique d’assouplissement à la fois quantitatif et qualitatif et une politique de taux d’intérêt négatif.

D’un autre côté les politiques monétaires de la Réserve fédérale américaine et de la Banque d’Angleterre (BdA) ont dû faire face à des vents politiques contraires. Aux Etats-Unis, une portion influente du Parti républicain n’a pas été totalement convaincue par la politique monétaire d’après-crise de la Fed et la BdA a dû faire face à la résistance des brexiteurs à l’égard de sa politique accommodante post-référendum.

Certes, cet objectif de 2% d’inflation est loin de pouvoir se réaliser, néanmoins cette ambition demeure à des années lumière de la déflation de long terme qui a pesé sur l’économie japonaise durant ses longues «décennies perdues». Désormais, l’économie réelle japonaise est saine, en partie grâce à la cohérence de son approche de politique monétaire accommodante. Le chômage est proche de son plus bas historique, la croissance du PIB est solide et la production industrielle est vigoureuse.

Ce soutien politique à une approche monétaire accommodante a encouragé l’innovation et a permis à la BdJ d’élargir sa palette d’outils - le contrôle de la courbe des rendements en est un parfait exemple et serait susceptible d’inspirer l’approche moderne d’action des banques centrales. Le contrôle de la courbe de taux a permis à la BdJ de prendre le contrôle sur les conditions financières du Japon, tout en améliorant la durabilité de son programme de rachats d’obligations. En remplaçant en tant que mécanisme de contrôle politique le rachat d’obligations par l’établissement d’objectifs de taux, la BdJ est parvenue à maintenir sa politique monétaire accommodante tout en désendettant son économie.

Le contrôle de la courbe des rendements pourrait susciter
l’intérêt des grandes banques centrales à travers le monde.

L’adoption d’une approche coordonnée au plan monétaire et fiscal semble indigeste au plan politique dans le contexte européen marqué par des économies à vitesses variables; cependant une telle mesure pourrait redorer son blason auprès de certaines banques centrales d’autres pays développés dans l’éventualité d’une crise mondiale inattendue. Les taux directeurs sont toujours à des niveaux historiquement bas (voire même négatifs) sur les principaux marchés et ne devraient repartir en hausse que progressivement. Face à un éventuel choc de croissance dans les deux prochaines années, les instances politiques ne disposeraient que d’une très faible marge de manœuvre pour assouplir les taux, il est donc plausible qu’en sus du Japon, d’autres banques centrales envisagent également de recourir à des mesures non conventionnelles. Même dans le cadre d’un scénario plus indulgent, le contrôle de la courbe des rendements pourrait susciter l’intérêt des grandes banques centrales à travers le monde, recherchant des voies de sortie sans danger à leurs programmes d’assouplissement quantitatif.

En Europe, l’assouplissement quantitatif est un sujet sensible et les nations créancières ont commencé à faire entendre leurs inquiétudes à l’égard du fait que la Banque centrale européenne as-sume le risque des débiteurs du continent. Cependant, le fait de profiter opportunément d’une croissance solide pour mettre un terme à l’assouplissement quantitatif risque d'exposer les élé-ments les plus fragiles de la zone euro.

Nous pensons que les cassandres invoquant un départ hypothétique d’Abe se tromperont. Quel que soit l’avenir politique qu’on leur réserve, les Abenomics et les politiques monétaires innovantes qu’elles ont permises sont appelées à durer et les banques centrales, y compris la BdA, la BCE et la Fed, seront peut-être contraintes de s’inspirer de l’approche de politique monétaire éla-borée par la BdJ le moment venu.