Le coronavirus fera-t-il tomber le régime chinois?

Minxin Pei, Claremont McKenna College

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La conséquence la plus significative de l’épidémie de COVID-19 pourrait bien être l’érosion du soutien au PCC parmi la classe moyenne urbaine de Chine.


©Keystone

Il pourrait sembler étonnant de considérer que l’épidémie de nouveau coronavirus (ou COVID-19) soit susceptible de mettre à mal le règne du Parti communiste chinois (PCC), d’autant plus que les efforts très actifs de confinement menés par le gouvernement semblent pour l’heure fonctionner. Pour autant, ce serait une erreur que de sous-estimer les conséquences politiques de cette crise de santé publique, la plus grave dans l’histoire récente de la Chine.

D’après une analyse conduite par le New York Times, au moins 760 millions de Chinois, soit plus de la moitié de la population du pays, sont à des degrés divers confinés chez eux. Cette situation engendre de sérieuses conséquences individuelles et globales, qu’il s’agisse de l’exemple du jeune enfant resté seul pendant plusieurs jours à la maison alors que son grand-père venait de décéder au sein du domicile, ou d’un ralentissement économique significatif. Les mesures appliquées semblent néanmoins avoir contribué à une nette réduction du nombre de nouvelles infections en dehors de Wuhan, où a débuté l’épidémie, les informations indiquant désormais de faibles nombres à un chiffre.

Même les dirigeants d’affaires ont dénoncé
la conduite des autorités de Wuhan.

Si les dirigeants chinois soulignent leurs progrès dans la maîtrise du virus, ils montrent également certains signes de fébrilité. Comme les élites d’autres autocraties, ils se sentent politiquement plus vulnérables en périodes de crise. Ils savent que lorsque la peur et la frustration de la population augmentent, des erreurs mêmes minimes sont susceptibles de leur coûter cher, et de gravement remettre en question leur pouvoir.

Parler de «frustration» est d’ailleurs un euphémisme. La population chinoise éprouve un véritable sentiment de révolte face aux efforts initiaux des autorités ayant visé à étouffer les informations sur le nouveau virus, notamment le fait qu’il soit transmissible d’un être humain à un autre. Cette révolte s’est notamment observé le 7 février, après l’annonce de la mort du docteur Li Wenliang, basé à Wuhan et décédé des suites du virus, que les autorités locales avaient accusé de « propager des rumeurs » alors qu’il tentait d’avertir ses collègues sur le coronavirus, dès le mois de décembre.

Mais en période d’affaiblissement temporaire de l’appareil de censure chinois, et probablement parce que les censeurs n’avaient pas reçu d’instruction claires sur la manière de gérer ce type d’informations, les journaux mêmes officiels ont parlé en première page de la mort du docteur Li. Les dirigeants d’affaires, catégorie habituellement apolitique, ont par ailleurs dénoncé la conduite des autorités de Wuhan, en exigeant qu’elles rendent des comptes.

De nouvelles interrogations apparaîtront certainement
autour de ce que savait le président chinois Xi Jinping.

Il ne fait aucun doute que la mauvaise gestion initiale de l’épidémie par les autorités a contribué à la très large propagation du virus, les professionnels de la santé – dont plus de 3’000 ont été à ce jour infectés – ayant été particulièrement frappés. Et si le gouvernement central s’efforce de rejeter la faute sur les autorités locales – nombre de dirigeants de la santé dans la province du Hubei ayant été licenciés – de nouvelles interrogations apparaîtront certainement autour de ce que savait le président chinois Xi Jinping.

Sans surprise, Xi œuvre activement pour rétablir son image de dirigeant fort et compétent. Après que le gouvernement central ait ordonné le confinement de Wuhan à la fin du mois de janvier, Xi a désigné le Premier ministre Li Keqiang, en le chargeant de conduire la lutte contre le coronavirus. Seulement voilà, le fait que Li se soit rendu à Wuhan, plutôt que Xi, a semblé envoyer un mauvais message, ce que Xi a réalisé dans les jours qui ont suivi.

Le 3 février, lors d’un rassemblement du Bureau politique du PCC, Xi a adopté un ton inhabituellement défensif, dans un discours qui semblait viser à limiter les dégâts. Tout en admettant avoir eu connaissance de l’épidémie avant de sonner l’alerte, il a insisté sur son rôle personnel à la tête du combat contre le virus.

Le 10 février, Xi a par ailleurs fait plusieurs apparitions publiques à Pékin, destinée à renforcer l’impression qu’il était fermement aux commandes. Trois jours plus tard, il licenciait les dirigeants du parti dans la province du Hubei et la municipalité de Wuhan, pour leur mauvaise gestion de la crise. Encore deux jours plus tard, démarche sans précédent, le PCC publiait le texte intégral du discours interne de Xi devant le Bureau politique du PCC.

Une période de flottement même courte peut libérer
un sentiment enfoui d’opposition au régime.

Bien que Xi semble avoir regagné une certaine aura de dirigeant dominant – notamment grâce aux popagandistes du PCC, qui effectuent des heures supplémentaires pour rétablir son image – les retombées politiques pourraient se révéler sérieuses. L’indignation qui a marqué ces moments de flottement et de relative cyberliberté – ces deux semaines écoulées de fin janvier à début février, au cours desquelles la censure a perdu son emprise sur le discours populaire – peut constituer un motif d’inquiétude profonde pour le PCC.

En effet, le PCC a beau être un grand adepte de la répression des dissidences, la répression ne signifie pas l’éradication. Une période de flottement même courte peut libérer un sentiment enfoui d’opposition au régime. On peut s’interroger sur ce qu’il adviendrait du pouvoir du PCC si les Chinois étaient en mesure de s’exprimer librement pendant plusieurs mois, et pas seulement pendant deux semaines.

La conséquence politique la plus significative de l’épidémie de COVID-19 pourrait bien résider dans l’érosion du soutien au PCC parmi la classe moyenne urbaine de Chine. Cette classe moyenne voit non seulement sa vie quotidienne bouleversée par l’épidémie et les mesures apportées, mais elle prend également conscience de son degré d’impuissance sous un régime qui fait primer le secret et son propre pouvoir sur la santé publique et le bien-être de la population.

Dans l’après-Mao, la population chinoise et le PCC ont adhéré à un contrat social implicite : le peuple tolère le monopole politique du parti, aussi longtemps que ce dernier produit des avancées économiques suffisantes et une gouvernance satisfaisante. La mauvaise gestion de l’épidémie de COVID-19 par le PCC vient menacer ce pacte tacite. En ce sens, le régime unipartite chinois pourrait bien se trouver dans une position plus précaire qu’il le réalise.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Copyright: Project Syndicate, 2020.

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