L’excès de prudence est dangereux, à consommer avec modération

Julien Serbit, Prime Partners

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Rebond en V malgré des arguments contraires. Cette capacité des marchés actions à revenir vers de nouveaux plus hauts n’est que la conséquence de leur écosystème et des mécanismes qui les régit.

 

On commencerait presque à croire les influenceurs boursiers qui (re) fleurissent sur TikTok et Instagram. Les marchés actions ne font que monter et il suffirait de mettre tout son argent sur Nvidia et quelques titres «estampillés» memory chips ou data centers pour faire fortune. Depuis maintenant plus de trois ans on ne peut pas vraiment les contredire. Alors au diable stratégie d’investissement, allocation d’actifs ou même diversification? Bien sûr que non mais il commence à y avoir un «mais» car la bourse de 2026 n’est plus vraiment celle d’avant 2008.

La technologie a tout d’abord considérablement ouvert l’accès aux marchés financiers. A peu près tout le monde, de votre grand-mère à votre voisin de pallier peut investir en quelques clics. L’ingénierie financière a également énormément contribué à cette démocratisation, notamment au travers des ETF. Et puis il y a cette fuite en avant, que certains qualifieront de «dérive», qui concerne la dette. Tout le monde a bien compris post Covid que les pays développés ne se désendetteront pas. La trajectoire des déficits publics ne convergera pas vers l’équilibre mais continuera probablement de s’en éloigner, reste à savoir à quelle vitesse. Après tout, comme on nous l’explique souvent, tant que la croissance économique est plus rapide que celle de la dette il n’y a pas vraiment à s’en faire.

Il faut aussi admettre que le système est devenu en parallèle un vaste terrain de jeu pour investisseurs abreuvés de liquidité.

Aux éléments précédemment évoqués s’ajoute le fait que depuis deux bonnes années l’intelligence artificielle est devenue un maitre mot dans la plupart des domaines d’activité. Quasiment plus aucune conversation, aucun reportage ni article sans l’évoquer. La finance ne fait pas exception. Vu les impacts boursiers de son avènement, cette ultra médiatisation parait justifiée et le temps des doutes quant à son déploiement et son impact sur la rentabilité de nombreuses entreprises parait de plus en plus compté. Certes il y a de la frénésie, de l’exagération mais ça pour le coup, les dernières semaines en sont le reflet, c’est bien quelque chose d’humain et ce n’est ni la première ni la dernière fois que les indices d’actions expriment ce biais.

Les marchés financiers que nous connaissons aujourd’hui sont moins le reflet d’un pur outil de financement des entreprises au travers duquel ces dernières lèvent du capital auprès d’actionnaires. Cette fonction reste évidemment centrale mais il faut aussi admettre que le système est devenu en parallèle un vaste terrain de jeu pour investisseurs abreuvés de liquidité. Leur fonctionnement, la médiatisation qui les entoure et la multitude d’outils désormais accessibles à tout un chacun incite clairement à la spéculation et moins à l’investissement classique de long terme.

Depuis quelques années, toute la difficulté quand on pilote une allocation d’actif est de ne pas «rater le train» des marchés actions. De nombreux arguments «classiques» de prudence quant aux valorisations élevées à certaines périodes, au niveau abyssal des dettes publiques ou encore à la concentration du plus grand marché d’actions du monde dans le secteur de la technologie sont régulièrement contredits par des rebonds en forme de V et par un appétit pour le risque des investisseurs qui semble perpétuel.

Cette réalité devient impossible à balayer d’un revers de la main en argumentant que tout ça finira mal. Opter pour une exposition régulièrement sous pondérée en actifs risqués a probablement été un pari largement perdant ces dernières années pour bon nombre d’investisseurs dont pourtant les arguments en faveur d’une certaine prudence semblaient faire du sens.

Le passé récent est assez illustratif de la transformation des marchés financiers. Seule une guerre sur le continent européen, tintée de menaces nucléaires, est venue calmer temporairement les ardeurs des investisseurs, effrayés par les conséquences inflationnistes de la situation et par des banquiers centraux forcés de serrer le frein à main. L’épisode du Covid en 2020 est encore plus parlant avec quelques années de recul. Malgré une situation sanitaire inédite et des économies à l’arrêt, l’afflux de liquidité a rapidement conduit à un rebond en forme de V majuscule inédit par son ampleur. Les cassandres qui criaient alors que tout ça finirait très mal, à juste titre en vertu des mécanismes économiques classiques, se trompent toujours à ce stade lourdement six années après.

La réalité est de toute évidence que les mécanismes classiques qui régissaient les marchés financiers ont vu leur impact concret fortement diminuer ces dernières années. La faute notamment au «dopage» permanent que nous leurs administrons sous forme de liquidité, d’accessibilité et d’ingénierie.

Un autre aspect intéressant et qui a aussi évolué est qu’il n’est plus du tout rare de voir des actifs perdre la quasi-totalité de leur valeur. Cryptomonnaies, options à un jour, meme stock...la volatilité extrême est entrée dans les mœurs. On peut tout perdre en bourse et tout le monde le sait alors on va peut-être moins s’émouvoir d’une baisse de quelques semaines du MSCI World.

Au final, la question qui revient est toujours la même: faut-il vraiment craindre un krach majeur des marchés sous leur forme actuelle et avec les institutions actuelles qui les entourent? On ne parle pas ici d’une année négative où le S&P passe de 7'000 à 6'000 points mais bien d’une situation où il revient à 2'000, ce qui pour rappel était le cas en…2014, non pas en 1980. On a du mal à s’en convaincre.

Rien n’est impossible comme dit le proverbe et les indices boursiers sont le reflet des évènements. Une guerre de grande ampleur, un accident climatique majeur, les extraterrestres…On peut tout imaginer, de même qu’un scénario dans lequel tellement d’argent aurait été imprimé que plus aucune devise n’aurait de valeur aux yeux de personne…Comme nous nous le disons tous fréquemment il y a toujours de bonnes raisons de ne pas investir.

Intégrer à nos réflexions que les mécanismes qui régissent les marchés sont aujourd’hui largement biaisés à la hausse parait être une certaine forme d’acceptation de la réalité. Cela ne discrédite aucunement la diversification ni l’importance de comprendre les dynamiques économiques sous-jacentes dès lors que l’on investit.

En faisant cette démarche, nous ajustons à la réalité le rôle des professionnels de l’investissement qui fait désormais la part belle à proposer un niveau de volatilité des portefeuilles raisonnable à leurs clients sur des marchés où la hausse des grands indices d’actions à moyen long terme est vue comme probable et ce, même si cette dernière ne repose plus forcément uniquement sur des éléments économiques crédibles.

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