L’envers des technologies vertes

Yves Hulmann

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Pour Guillaume Pitron, auteur d'un livre sur les métaux rares, ceux-ci ont un impact environnemental qui est souvent très sous-estimé.


Mine de terres rares dans la province du Jiangxi au centre de la Chine. ©Keystone

«Nous passons de l’âge du pétrole à celui des métaux rares», n’hésite pas à affirmer Guillaume Pitron, journaliste et documentariste. Graphite, lithium, scandium, yttrium, néodyme ou tungstène sont quelques exemples de métaux utilisés pour fabriquer non seulement des appareils électroniques mais qui sont devenus aussi toujours plus indispensables à la transition énergétique, notamment pour fabriquer des véhicules électriques. Or, il faut se poser la question d’où viennent ces minerais, insiste l’auteur du livre intitulé «La guerre des métaux rares». «La transition énergétique a pour but de réduire les émissions de CO2 et l’impact sur l’environnement. Or, le résultat est souvent inverse», déplore le journaliste et documentariste, qui s’exprimait jeudi dans le cadre des Journées de la prévoyance à Montreux. Le documentariste s’inquiète des risques à la fois d’ordre géopolitique, dans un marché toujours plus dominé par la Chine, et environnementaux, compte tenu de l’impact écologique souvent désastreux résultant de l’extraction de métaux rares. 

Des mines de la taille du lac Léman

Car avant de pouvoir utiliser les métaux rares pour différentes applications, il faut se rappeler que ceux-ci sont initialement obtenus à partir d’une quantité, souvent infiniment plus grande, de minerais. Le ratio entre la quantité des métaux rares utilisés et les terres extraites est de l’ordre de 1 à 250’000. Tout commence souvent par la nécessité de creuser de gigantesques trous dans le sol, rappelle le spécialiste. Et d’illustrer son propos avec la visite qu’il a effectué dans une mine de graphite en Chine, dont la taille avoisine celle du lac Léman. 

«Se contenter de rouler avec une voiture électrique
et de poser quelques panneaux solaires sur son toit ne suffira plus.»

Outre son impact sur le paysage, l’extraction de tels minerais requiert ensuite de très grandes quantités d’eau, aboutissant parfois à la création de lacs artificiels pollués par toutes sortes de produits toxiques et qui finissent eux-mêmes tôt ou tard dans les nappes phréatiques avoisinantes. «C’est l’envers de la green tech», résume Guillaume Pitron. «Se contenter de rouler avec une voiture électrique et de poser quelques panneaux solaires sur son toit ne suffira plus», ajoute-t-il.

Recyclage difficile

Ne pourrait-on pas accroître le recyclage des métaux rares pour réduire les besoins d’extraction via des mines? La problématique des alliages de certains métaux rares avec d’autres complique considérablement la tâche sur ce plan. Et il y a la question du prix: il est aujourd’hui encore souvent meilleur marché d’extraire des métaux rares à partir de matières premières plutôt que de les récupérer sur de vieux téléphones portables et téléviseurs. De plus, si l’on sait comment récupérer efficacement des métaux tels que le cuivre ou le nickel, ces processus sont beaucoup plus difficile pour d’autres matières telles que le scandium, l’yttrium ou le néodyme, cite-t-il à titre d’exemple.

Beaucoup de mines et activités de raffinerie
ont été fermées aux Etats-Unis, tout comme en Europe.

Pour le documentariste, la méconnaissance du grand public des problèmes environnementaux liés à l’extraction des métaux rares résulte en grande partie du transfert des activités minières des Etats-Unis et de l’Europe vers d’autres régions, principalement situées dans des pays émergents et en Chine en particulier. Beaucoup de mines et activités de raffinerie ont été fermées aux Etats-Unis, tout comme en Europe. Il cite l’exemple d’un site de recyclage des terres exploité par Solvay à proximité de La Rochelle, qui fut fermé à peine quelques années après son lancement.

Domination des marchés par la Chine

Aujourd’hui, la Chine contrôle plus des neuf dixièmes des volumes extraits de certaines terres rares utilisées par les véhicules électriques. Et pour les métaux qui se trouvent ailleurs, comme le cobalt, dont les deux tiers sont extraits au Congo, la Chine a largement su sécuriser ses sources d’approvisionnement. Un enjeu d’autant plus crucial pour l’industrie européenne que la Chine se satisfait plus d’extraire les matières premières. «La Chine a commencé par extraire les matières premières utilisées pour les batteries des véhicules électriques. Puis, des entreprises chinoises ont commencé à produire ces batteries et maintenant elles veulent fabriquer les voitures électriques elles-mêmes», illustre-t-il. La voiture électrique est autant une formidable opportunité pour la Chine qu’elle peut entraîner d’importantes pertes de valeur pour l’industrie automobile européenne si elle n’y prend garde, avertit-il.

Rouvrir des sites miniers en France?

Comment remédier à cette situation? Pour Guillaume Pitron, l’Europe doit aujourd’hui reprendre le «leadership minier», en relocalisant une partie de l’extraction de certains métaux rares sur sol européen. Il cite un projet à l’étude pour rouvrir une mine de tungstène dans l’Ariège. De même, une société australienne appelée European Lithium projette d’ouvrir des sites d’extraction de ce minerai au Portugal et en Autriche. Selon Guillaume Pitron, il faut relocaliser des mines servant à extraire des métaux rares en Europe, seule manière d’avoir un meilleur contrôle sur l’impact environnemental de cette activité. 

«Mieux vaut payer un peu plus que de se retrouver confronté
à une campagne d’Amnesty International.»

Certaines entreprises doivent développer le réflexe d’apprendre à aller rechercher les minerais auprès des clients à qui elles leur ont vendus des produits auparavant. «Mieux vaut pour une entreprise payer un peu plus pour obtenir des métaux rares que de se retrouver confrontée plus tard à une campagne d’Amnesty International», estime-t-il.

Risques réputationnels pour les caisses de pension

Un problème qui va tôt ou tard finir par se poser aussi pour les investisseurs institutionnels, compte tenu de leur horizon d’investissement à long terme. Certes, les technologies vertes contribuent, d’un côté, à réduire les émissions de CO2, et il faut continuer de s’y intéresser. Mais, de l’autre, «on ne peut pas simplement investir dans ces technologies les yeux fermés», juge-t-il. Sinon, il peut en résulter des «risques réputationnels» qui seront d’autant délicats pour les institutions de prévoyance qui se targuent de prendre en compte les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans leurs décisions d’investissement.