L’audace d’espérer, version européenne

Bruno Cavalier, ODDO BHF AM

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Le choc du confinement a été plus rude en Europe qu’aux Etats-Unis et la réaction budgétaire a pu sembler plus tardive ou hésitante.


©Keystone

Où en est-on exactement de la pandémie de coronavirus? Cette question conditionnera l’évolution du cycle économique sur les prochaines semaines, les prochains mois, et sans doute au-delà.

Il va sans dire que nul, même les plus hautes sommités médicales, n’a la réponse. On ne peut raisonner que sur la base d’hypothèses et de scénarios évolutifs. Depuis six mois que le virus est au centre des préoccupations, la connaissance s’est étoffée. On sait mieux ce qu’il faut faire, et surtout ce qu’il ne faut pas faire, pour freiner la transmission. Le dépistage s’est développé. Le protocole de traitement des personnes infectées a progressé, contribuant au repli de la mortalité. Il y a des avancées dit-on prometteuses dans la recherche d’un vaccin. En tout état de cause, ce virus reste une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’économie mondiale.

Il ne faut pas minimiser les développements positifs
mais reconnaissons qu’ils ne renseignent guère sur la solidité de la reprise.

En six mois, l’économie mondiale a changé du tout au tout. Elle était supposée croître de 3% en 2020. Il est désormais anticipé une contraction d’environ 4% selon le dernier état du consensus des prévisionnistes, suivie d’une hausse de 6% en 2021. Pratiquement tous les pays enregistreront une contraction de leur PIB par tête cette année. Ces moyennes annuelles déforment la perspective, car en fait l’économie mondiale est déjà dans une phase de rebond. Ce constat vaut pour la Chine depuis mars, pour l’Europe et les Etats-Unis depuis mai. Dans bien des cas, ce rebond a surpris par sa vigueur. Certains indicateurs ont retrouvé, ou peu s’en faut, leur niveau d’avant la pandémie, affichant un profil presque parfaitement symétrique, la chute suivie d’une envolée (oui, ça ressemble à un V). Là encore, il faut se garder des illusions d’optique. Le rebond traduit en large partie un rattrapage après que les restrictions d’activité et de déplacement ont été levées ou assouplies. Des dépenses suspendues ont simplement pu se réaliser, des licenciements temporaires ont pu être annulés, la déprime a fait place au soulagement chez les chefs d’entreprises qui peuvent reprendre leur activité. Il ne faut pas minimiser ces développements positifs mais reconnaissons qu’ils ne renseignent guère sur la solidité de la reprise, dans un contexte d’incertitude sanitaire toujours élevé.

Pourtant, les acteurs des marchés de capitaux ont semblé conclure ces derniers temps que le choc de la pandémie était bel et bien fini. Sans doute, le traumatisme causé par la fermeture soudaine des économies ne va pas se répéter à l’identique, mais l’onde du choc continue de s’étendre. Les responsables de la politique économique, qui n’ont pas pour mission de tempérer l’optimisme des marchés, insistent d’ailleurs sur les dommages permanents que cette crise peut causer, en particulier sur le marché du travail. Le résultat est une situation curieuse: les banques centrales, les autorités budgétaires font tout leur possible pour délivrer un soutien maximal à moyen terme dans l’anticipation que les effets de la crise sont durables – et cette stimulation monétaire et budgétaire encourage les investisseurs à croire que la crise sera éphémère, sinon déjà terminée. On peine parfois à tout rationaliser.

Dans les faits, l’intégration a progressé en Europe depuis cinq ans.

Un autre point en débat concerne la situation des Etats-Unis et de l’Europe, et de leurs perspectives respectives. Le choc du confinement a été plus rude en Europe, d’où une plus forte contraction du PIB réel qu’aux Etats-Unis (cela pourrait représenter un écart d’environ 3 points en 2020). De plus, la réaction budgétaire a pu sembler plus tardive ou hésitante de ce côté-ci de l’Atlantique. Le déficit fédéral américain se dirige vers 20% du PIB cette année, soit environ deux fois plus qu’en zone euro. Cela dit, l’Europe a quelques avantages à faire valoir. Primo – on en revient toujours là – il y a la situation sanitaire. On ne se risquera pas à affirmer que le problème est totalement maîtrisé en Europe, mais il l’est mieux semble-t-il qu’aux Etats-Unis. La reprise peut s’essouffler ou s’arrêter si les agents en viennent à réduire leur mobilité, par obligation ou par simple prudence. De ce point de vue, le vif débat sur la réouverture des écoles aux Etats-Unis est tout sauf trivial. Secundo, en privilégiant des systèmes d’activité réduite plutôt qu’une hausse des indemnités de chômage, les pays européens offrent un soutien durable au marché du travail, ce qui est un élément crucial pour la demande intérieure. Si le Congrès US ne prolonge pas les aides exceptionnelles aux chômeurs (ce que beaucoup de républicains réprouvent jugeant, sans preuve, que cela encourage la paresse), le revenu disponible baissera, et partant les dépenses de consommation. 

Enfin, il faut dire un mot du risque politique. Depuis 2015, l’Europe a souvent été décrite comme une structure institutionnelle au bord de l’éclatement. C’était le cas lors de la crise de la dette grecque, puis lors de crise des migrants, puis lors du Brexit. Certes, les pays-membres n’ont pas tous à chaque instant les mêmes objectifs. De plus, dans presque chaque pays, il y a des forces politiques eurosceptiques dont le poids n’est pas négligeable. Dans les faits, toutefois, l’intégration a progressé en Europe depuis cinq ans. D’abord de manière détournée, si on ose dire, grâce à l’action de la BCE. En empêchant la fragmentation des conditions financières, la politique monétaire contribue à renforcer la zone euro. L’intégration apparaît aussi désormais de manière explicite. L’accord récent sur un «plan de relance» officialise une forme de solidarité budgétaire entre pays (fût-ce de manière exceptionnelle). Ce plan aurait été tout simplement inimaginable il y a peu. Par comparaison, l’incertitude électorale américaine apparaît comme une source de plus grande volatilité pour les prochains mois.

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