Géographie énergétique mondiale: les économies émergentes, moteur réel de la transition

Marc-Antoine Vinot, IVO Capital Partners

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Au-delà du climat, la transition répond désormais à des logiques beaucoup plus structurantes: économiques, industrielles et géopolitiques.

 

Pendant des années, la transition énergétique semblait se penser en Europe, se financer aux Etats-Unis et, à terme, être imitée par les marchés émergents. Ce scénario est dépassé. La géographie de la transition se déplace rapidement vers les économies émergentes, qui concentrent aujourd’hui l’essentiel de la croissance énergétique mondiale, des investissements et, de plus en plus, des capacités industrielles liées aux énergies propres. Décryptage d’une tendance puissante.

Avec 40% du PIB mondial, près de 7 milliards d’habitants et plus de la moitié de la croissance économique mondiale, les marchés émergents façonnent une nouvelle géographie de l’énergie. Les chiffres sont sans ambiguïté: près de 80% de la demande énergétique additionnelle mondiale provient désormais des pays émergents. Et surtout, les flux financiers suivent ce basculement. Les investissements dans les énergies propres y atteignent désormais près de 1000 milliards de dollars, soit presque deux fois plus que les fossiles. Loin de l’image de mix énergétiques «sales» dominés par le charbon et les hydrocarbures, certains pays figuraient déjà en 2024 parmi les mix électriques les plus propres au monde, d’autres, comme le Costa Rica, le Népal ou l’Ethiopie sont presque intégralement renouvelables. Le Brésil, 7e marché mondial de l'électricité, produit 88% de son courant via des sources renouvelables, grâce notamment à une explosion de l’éolien et du solaire dont la part a été multipliée par 15 en 10 ans.

Autrement dit, la transition énergétique n’est plus un projet occidental exporté au reste du monde, mais devient un moteur de transformation porté par les émergents eux-mêmes. Car au-delà du climat, la transition répond désormais à des logiques beaucoup plus structurantes: économiques, industrielles et géopolitiques.

Economiques d’abord, parce que les renouvelables sont devenues, dans une grande partie du monde, les sources d’électricité les plus compétitives. Développer du solaire ou de l’éolien coûte désormais moins cher que prolonger des infrastructures fossiles vieillissantes ou dépendre d’importations énergétiques volatiles (le LCOE moyen mondial du solaire s’établit autour de 43 USD/MWh et celui de l’éolien onshore à 34 USD/MWh, contre 73 USD/MWh pour le charbon).

Industrielles ensuite, parce que la maîtrise des technologies énergétiques devient un enjeu de puissance productive, de compétitivité et de souveraineté. Derrière les gigawatts installés se joue une bataille beaucoup plus large: celle des chaînes de valeur, des minerais critiques, des équipements et de la capacité à industrialiser vite.

Géopolitiques enfin, parce que produire localement son énergie revient à réduire une dépendance stratégique majeure. Pour un pays comme le Brésil ou l'Inde, développer les biocarburants permet de réduire sa dépendance aux importations de pétrole. Déployer le solaire ou l'éolien, c'est diversifier son mix énergétique et limiter sa vulnérabilité à une source d'approvisionnement unique, tandis que le développement du biogaz offre la possibilité de transformer des déchets organiques locaux en substitut direct au gaz naturel importé.

Cette recomposition énergétique mondiale s’organise autour de grands ensembles régionaux, portés par des logiques économiques, industrielles et stratégiques propres. L’Asie constitue le principal centre de gravité de la transition énergétique mondiale. La Chine représente à elle seule près de 60% de la croissance mondiale des capacités renouvelables. L’Inde poursuit des objectifs ambitieux: dès juin 2025, elle avait atteint 50% de capacité installée non fossile, avec plus de cinq ans d’avance sur ses engagements de l’Accord de Paris, grâce à l’essor rapide de ses capacités industrielles et énergétiques.

L’Amérique latine forme un pôle mature, certains pays affichant des mix électriques parmi les plus verts au monde, et disposant de systèmes déjà largement décarbonés avec un fort potentiel d’expansion. La région MENA (Moyen-Orient Afrique du Nord) accélère fortement, combinant ressources naturelles exceptionnelles et volonté stratégique de diversification (réduire la dépendance aux hydrocarbures, diversifier les sources de croissance, développer de nouvelles industries, répondre aux objectifs mondiaux). Enfin, certaines zones d’Afrique et d’Asie du Sud-Est, qui disposent de ressources abondantes et d’un potentiel encore largement sous-exploité, devraient constituer les prochains relais de croissance.

Ce changement de paradigme transforme profondément la lecture des opportunités pour les investisseurs. Alors que les marchés développés offrent des modèles de financement largement privatisés et matures, les économies émergentes reposent davantage sur les marchés obligataires en devises fortes et les project bonds. Cette structure crée des primes de risque plus élevées, mais aussi des perspectives de rendement et d’exposition à la croissance énergétique mondiale nettement plus importantes.

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