Les marchés émergents tirent leur épingle du jeu dans un monde marqué par le déclin de l’exceptionnalisme américain. Sur les marchés financiers, en 2025, la dette émergente Corporate présente d’ailleurs une meilleure performance que celle des pays industrialisés. IVO Capital, un gérant d’actifs spécialisé dans cette classe d’actifs, avec 2 milliards d’euros d’actifs sous gestion, vient de présenter ses stratégies émergentes à Genève. Pour ce gérant, comme la dette émergente Corporate en monnaies fortes présente souvent une prime injustifiée par rapport aux pays industrialisés, d’intéressantes opportunités s’offrent à l’investisseur. Henri Rayot, responsable des ventes d’IVO Capital en Suisse et au Liechtenstein, répond aux questions d’Allnews:
Est-ce que la dette émergente demeure attractive après sa récente performance?
Oui, pour plusieurs raisons. Après trois ans de flux négatifs sur cette classe d’actifs, les investisseurs s’y intéressent à nouveau et les flux sont positifs depuis le début de l’année. Chez IVO Capital, l’appétit des investisseurs s’est traduit par une collecte nette importante de 360 millions d’euros à ce jour sur l’ensemble de notre gamme de fonds sur la dette d’entreprises des pays émergents en monnaies fortes. Le cap des 2 milliards d’euros a été franchi. Celui du milliard a été dépassé pour le fonds phare IVO EM Corporate Debt.
La fin de l’exceptionnalisme américain constitue un autre soutien, ainsi que la baisse du dollar et des taux d’intérêt.
La classe d’actifs dette émergente d’entreprise en monnaies fortes, dans le sillage de la croissance des pays émergents, est en expansion puisqu’on est passé de 140 milliards de dollars à 2500 milliards entre 2000 et 2025.
Si les spreads de crédits se sont resserrés un peu partout, le rendement est attractif avec 8,7% en dollars (fonds phare), avec une notation moyenne de BB-.
Quel compartiment de marché profite de cet afflux de fonds?
L’afflux est sensible dans tous les secteurs, tant en actions qu’obligations, en monnaies fortes et locales. La dette émergente souveraine en a beaucoup profité à court terme avec des durations plus longues. La baisse du dollar leur a été très bénéfique.
L’avantage de la dette Corporate tient au fait que les entreprises sont moins endettées que les Etats. Nous retrouvons au sein des pays émergents un modèle bien connu dans les pays industrialisés. Les Etats continuent de s’endetter alors que les entreprises présentent un faible taux de défaut et d’un niveau d’endettement 2 à 3 fois plus faible que dans les pays développés. Je précise que le rendement de 8,7% porte sur des entreprises de qualité.
Comment procédez-vous à la sélection de titres dans le contexte de guerre commerciale et de fragmentation de l’économie mondiale?
Notre stratégie consiste à chercher les bonnes entreprises des «mauvais» pays pour profiter à plein de l’effet de plafond souverain. Nous cherchons donc plutôt des sociétés d’Amérique latine au détriment de l’Asie parce que les dettes des pays asiatiques sont souvent Investment Grade, à l’image de la Chine et de l’Inde.
Dans une deuxième étape, nous cherchons des sociétés qui ne dépendent pas de la macroéconomie du pays ou du commerce mondial, ainsi que les sociétés défensives telles que les services aux collectivités (utilities), fortes de leurs contrats en monnaies fortes et à long terme avec des sociétés locales ainsi que des sociétés stratégiques comme des aéroports. Nous sommes donc peu exposés à la guerre commerciale.
Le marché de la dette d’entreprises émergentes est un gros marché et très diversifié. C’est un paradis pour la gestion active avec 60 pays et 1'700 émetteurs.
Votre rating moyen est de BB-. Cherchez-vous à augmenter le risque ou le rating?
Nous avons constaté qu’il n’était pas nécessaire de prendre des risques majeurs pour être bien rémunérés. La courbe des taux s’est pentifiée et les spreads se sont aplanis. Nous avons donc réduit la duration sur l’ensemble de notre gamme et à 3,3 ans pour notre fonds phare. Le rendement à l’échéance est inchangé (8,7% en dollars) mais nous avons accru la qualité du portefeuille.
Quel est votre scénario sur les taux d’intérêt?
Nous sommes exposés sur les taux américains puisque le dollar est la devise des obligations de 80% du portefeuille. Nous prévoyons une ou deux baisses de taux aux Etats-Unis cette année et un niveau stable ou en légère hausse ces prochaines années. Le niveau sera donc encore intéressant. Ce scénario nous convient très bien. Une croissance économique trop soutenue n’est jamais très favorable aux obligations, à l’inverse des actions.
Si le monde se fragmente en trois blocs, les corrélations pourraient augmenter au sein des différents blocs. Est-ce que cela vous amène à modifier votre stratégie?
Notre stratégie nous a amené à être moins exposés à l’Asie, la région la plus impactée par la politique de Donald Trump avec le Mexique. Or l’Amérique latine hors Mexique représente 80% de notre portefeuille. Notre gestion active permet de répondre à ce nouvel ordre mondial, la forte granularité et la forte profondeur de la classe d’actifs nous autorise à rester sélectifs en termes de pays.
A la fin octobre, une réunion entre la Chine et les Etats-Unis pourrait donner lieu à un réchauffement entre les deux pays et à un accord. Est-ce que cela vous amène à modifier votre vue à l’égard de l’Asie?
Nous nous adaptons à l’actualité économique et politique. L’Asie est une zone atypique par rapport aux autres pays émergents dans le sens où nous cherchons des sociétés de qualités pénalisées par leur localisation dans un pays à faible notation. En Chine, malgré un réchauffement potentiel avec les Etats-Unis, nous peinons à dénicher d’aussi bonnes opportunités qu’en Amérique latine. Nous sommes opportunistes et cherchons les entreprises pénalisées par de «mauvais bruits».
D’ailleurs, si un accord était trouvé entre Trump et Xi Jinping, les notations asiatiques devraient encore en profiter.
En Amérique latine, l’Argentine pourrait bénéficier d’un plan de soutien américain. Y êtes-vous présents?
Nous avons 3 à 4% du fonds flagship en Argentine, après une réduction de l’allocation. L’Argentine est devenue assez chère depuis l’élection de Javier Milei. Des opportunités naissent de la volatilité liée à ce type d’actualité.
Quels ont été les changements effectués dans votre portefeuille ces derniers mois?
Nous avons réduit les durations et nous avons renforcé le secteur des «utilities», le premier secteur du fonds, parce qu’il est résilient et moins sensible que d’autres au cycle économique, et qu’il présente une marge d’exploitation élevée (EBITDA), vers 80%. Nous avons un peu réduit l’exposition au secteur pétrolier et gazier, lequel est très bien représenté dans les pays émergents et qui se révèle très volatile. Or nous voulions un peu réduire la volatilité. Finalement nous parvenons à être généreusement rémunérés sans prendre de risque additionnel.
Le marché primaire de cette classe d’actifs est encore très actif cette année. L’année dernière, nous en avons profité pour faire le plein de rendements élevés sur le marché primaire. Cette année, il est très actif mais il est plutôt à l’avantage des émetteurs, ce qui nous incite à être très sélectifs. Nous sommes devenus plus actifs sur le marché secondaire.
N’est-ce pas risqué d’avoir renforcé l’Europe émergente tandis que les risques de conflit armé avec la Russie?
Nous ne faisons jamais de paris spéculatifs sur des zones de guerre. Nous avions une position antérieure au conflit en Ukraine, que nous avons toutefois maintenue.
En Europe de l’Est, nous avons investi en euros dans des pays de l’ancien bloc soviétique, comme la Slovénie et la Roumanie et en particulier dans l’immobilier commercial. Le cadre réglementaire est solide, puisque les réglementations sont celles de l’UE. Nous saisissons d’intéressantes opportunités sur ce marché également.
Quelles sont vos différences principales avec un indice émergent en monnaies fortes?
Nos fonds présentent des performances positives comprises entre 5 et 7% depuis le début d’année et parviennent à surperformer les indices par exemple le JP Morgan Corporate EM broad diversified parce qu’il pondère fortement l’Asie et qu’il est IG et ne bénéfice pas pleinement de l’effet plafonds souverain.