Depuis 200 ans, 12 époques tragiques de taux réels négatifs nous contemplent

Thomas Planell, DNCA Invest

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Tous les épisodes de taux réels négatifs ont été la conséquence d'une grave crise sociétale ou d’un conflit armé majeur.


© Keystone

La langue est riche de ces mots qui portent en eux tout et leur contraire car dans leur contradiction essentielle, ils reflètent la véritable nature de la condition humaine. L'horizon, par exemple, fait partie de cette aristocratie mélancolique de substantifs, qui autant qu'il nous rappelle notre finitude, en désignant la limite de ce qu'il nous est possible de voir, nous offre la précieuse faculté d'entrevoir, le désir de tendre vers l'omniscience du divin, de porter notre esprit au-delà de ce que voit la chair. L'horizon peut être spatial mais aussi temporel, social, politique, mémoriel. Pour l'investisseur, l'horizon d'investissement peut être individuel ou multigénérationnel (fondations, fonds de pension, fonds souverains). Il est dans tous les cas le nombre premier des déterminants du risque acceptable, et ainsi, de l'allocation.

Avec, au maximum, 400 ans d'existence, dont la moitié seulement en données correctement mesurables, l'horizon mémoriel des marchés est petit à l'échelle des ouvrages passés et futurs de l’humanité. Que représentent 200 ans face aux 4 millénaires qu'ont traversé les pyramides de Gizeh? Qu'est-ce qu'un quart de millier d'année face aux 50 000 ans de la durée de vie escomptée des reproductions de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen que les Archives Nationales viennent d’encoder, à partir d’hormones lyophilisées sous forme d’ADN synthétique? Que sont 200 ans face à l'horizon de temps d'Onkalo, le premier tombeau permanent de déchets radioactifs, conçu pour résister à plusieurs aires glaciaires, à la tectonique des plaques et aux évènements d'extinction (météorites, guerre nucléaire…) et dont le défi le plus insoluble pour ses ingénieurs et de savoir comment faire comprendre à ceux qui découvriront dans 100 000 ans ce mausolée de la mort intact à quel point il reste mortel?

Si, en comparaison, le niveau actuel (-5%) fait pâle figure et ne s'éloigne guère de celui de l'occurrence précédente (second choc pétrolier), la loi des séries a de quoi inquiéter.

Alors, que nous apprend la jeune histoire des marchés? Que considérer l'existence de taux réels négatifs comme une aberration statistique est gage de myopie financière. Oui, depuis 40 ans, en dehors d'un court épisode en 2009, la négativité des taux réels est exclusive à l'époque Covid.
Mais au cours des deux derniers siècles, depuis la Révolution française, douze époques de taux réels négatifs sur les bons du Trésor américains à 10 ans se sont succédées, avec des amplitudes sans commune mesure avec aujourd'hui: -10% pendant la période de la grande panique de 1796-97, -15% pendant la guerre de 1812, autant pendant celle de 14-18 et de 39-45, et jusqu'à -17% au cours de la guerre de Sécession…

Si, en comparaison, le niveau actuel (-5%) fait pâle figure et ne s'éloigne guère de celui de l'occurrence précédente (second choc pétrolier), la loi des séries a de quoi inquiéter. Car le point commun entre chacun de ses douze épisodes, c'est qu'ils ont tous été la conséquence d'une grave crise sociétale ou, pire encore, d’un conflit armé majeur.

A l'heure où l'endettement des Etats n'a jamais été aussi élevé, où Poutine, le joueur d'échecs, continue de placer ses pions de guerre (migratoires, énergétiques, militaires) aux portes de l'Otan et où la Chine vient de réussir à mettre en œuvre une arme capable de casser la dissuasion américaine en mer de Chine, il serait candide aussi optimiste soit-on, de ne pas envisager un dénouement fidèle aux statistiques des 200 dernières années. Comme s'il n'était pas déjà affligeant de constater que le chantier le plus long de notre histoire contemporaine n’est rien d’autre que dévoué à la mise au tombeau de nos déchets.

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