Le conflit entre la Chine et les Etats-Unis s’est encore aggravé ces derniers jours. Dans la concurrence économique effrénée que se livrent les deux puissances, ce durcissement n’arrange personne. Mais aujourd’hui qui dispose des meilleures cartes? La réponse dépend de l’horizon envisagé et bien sûr des critères employés.
A court terme, la Chine semble disposer des meilleures cartes, après la lecture attentive du bestseller de Dan Wang:«Breakneck: China’s Quest to Engineer the Future», un livre qui est devenu la référence des portraits économiques de la Chine.
La classe moyenne chinoise voit son niveau de vie s’améliorer continuellement au rythme des projets d’infrastructures et des succès à l’exportation. Un risque considérable pèse toutefois sur ses perspectives. Elle reste à la merci d’un changement de cap politico-économique de Xi Jinping. Si l’on écoute Donald Trump, ce sont largement les Etats-Unis les plus dynamiques et les plus innovants. Qui va gagner?
«Les Etats-Unis devraient tirer les enseignements qui s’imposent de l’impact positif des nouvelles infrastructures.»
A court terme, les Etats-Unis envoient des signaux inquiétants. Sur son blog noahpinion, l’économiste Noah Smith souligne les difficultés de l’industrie manufacturière américaine, le ralentissement de l’emploi et un indicateur de sentiment des consommateurs au plus bas depuis la Grande Récession. En vérité, les Etats-Unis sont très innovants, mais leur sort est extrêmement lié à leurs investissements dans l’intelligence artificielle. Selon Pantheon Macroeconomics, la croissance économique serait réduite de moitié sans les dépenses dans l’IA. Ruchir Sharma avance même que «les Etats-Unis sont un pari sur l’IA. Les marchés financiers ne disent rien d’autre. En 2025, 80% des gains boursiers viennent de ce thème technologique.
L’un construit et l’autre pas
En dehors de la tech, «les Américains vivent dans les ruines d’une civilisation industrielle», critique Dan Wang. Les provinces chinoises les plus pauvres ont de meilleures infrastructures que les régions les plus prospères des Etats-Unis, poursuit-il. Guizhou, l’une des plus pauvres (8000 dollars/an de revenu par habitant), compte 45 des 100 plus hauts ponts du monde, 11 aéroports et encore 3 en construction, à quoi s’ajoute une «vallée de la Big Data» ainsi qu’un réseau de 1600 km de train à grande vitesse. Précision utile: comme le révèle Moody’s, c’est aussi l’une des régions les plus endettées.
Sur le plan industriel, la Chine paraît diriger le monde, notamment dans l’énergie où les coûts sont inférieurs. Or l’économie, c’est de l’énergie transformée. Une seule centrale nucléaire américaine a été construite au cours de ce siècle, après 15 ans de construction, alors que 31 sont en construction en Chine. L’Empire du Milieu représente un tiers à la moitié des capacités annuelle d’énergie solaire et éolienne. Et sur un marché automobile mondial de 90 millions de voitures, la Chine a la capacité d’en produire 60 millions (un tiers électriques). Petit problème: si la Chine produit beaucoup, elle consomme (trop) peu. Et si industriellement, elle est plus puissante que jamais, pour Dan Wang la Chine ne sera jamais une puissance financière ou militaire comme le sont les Etats-Unis.
Dan Wang, analyste en technologie et chercheur à l’Institut Hoover a l’avantage d’avoir passé presque autant de temps dans sa vie en Chine qu’en Amérique. Ses parents ont émigré au Canada quand il avait 7 ans, au moment où la Chine de Deng commençait à s’ouvrir à l’économie de marché. Il a étudié à New York puis travaillé dans la tech dans la Silicon Valley avant de retourner en Chine avec Gavekal, et ensuite endurer le confinement imposé par Xi.
Lors d’un débat organisé par l’institut Hoover, l’historien Nial Ferguson, auteur de «Chimerica», confirme que le rattrapage de la Chine devrait se prolonger, même s’il sera freiné par le vieillissement de sa population. Dan Wang reconnaît ce défi, avant d’ajouter qu’il ne posera pas de problème avant 10 ans. Il est vrai que l’investissement dans la tech n’a pas besoin d’un très grand nombre de personnes.
Le pays qui prend le plus d’avance sur la concurrence a coutume de commettre une grave erreur, avance l’auteur de «Breakneck». Dans le passé, la Chine de Xi a par exemple heurté ses géants de la tech, mis à dos par exemple le fondateur d’Alibaba, et pénalisé leur développement quand le parti a craint pour son autorité. Xi maintenant corrigé le tir et encouragé le développement de l’IA. La Chine commet une lourde erreur au moins une fois par génération, selon Wang.
L’Empire du Milieu souffre en effet de sa gouvernance. Le processus de décision est centré sur la seule personne de Xi alors que la gouvernance américaine est bâtie sur le pluralisme et la séparation des pouvoirs.
Des ingénieurs ou des avocats?
L’Amérique capitaliste est pourtant minée par ses réglementations et ses politiques redistributives alors que la Chine socialiste met en place un agenda capitaliste: elle prélève peu d’impôts -les trois quarts de la population ne paient pas d’impôt sur le revenu-et fournit un maigre filet de sécurité social (10% du PIB, contre 30% en Europe et 20% aux Etats-Unis). «La Chine a tellement bien appris des Etats-Unis qu’elle a commencé à les battre à leur propre jeu, écrit-il.
La Chine est un pays d’ingénieurs dirigé par des ingénieurs, à l’image de Xi Jinping lui-même. Pendant ce temps, obsédés par leurs procédures et une élite de juristes - la moitié des membres du Congrès, et au total 400 avocats pour 100’000 habitants-. Le problème tient au fait que les juriste excellent dans un travail d’obstruction aux projets de construction.
La différence principale est d’ordre philosophique. La Chine des ingénieurs considère sa population comme des agrégats et non comme des individus ayant des droits individuels. Pékin aborde ses problèmes sociaux comme des exercices de mathématiques. Les seules personnes autorisées à faire de la politique sont les 24 membres du Politburo, selon Dan Wang. Si ce dernier prend une mauvaise décision, c’est l’ensemble de la population qui en souffre.
Mais sur le plan matériel, la Chine a su améliorer la vie quotidienne de la majorité de ses habitants alors qu’une minorité d’Américains a connu un relèvement de son niveau de vie ces dernières années, selon Wang.
Mais la raison pour laquelle la famille de l’auteur émigrer, à savoir le pluralisme politique de l’Amérique, n’est pas prêt de disparaître alors qu’en Chine «le parti communiste a trop peur de ses habitants pour leur donner un vrai pouvoir. Pékin ne veut pas reconnaître que ses créateurs et ses entrepreneurs qu’il pousse à l’exil ne sont pas ses ennemis.
Il n’empêche que les Etats-Unis devraient tirer les enseignements qui s’imposent de l’impact positif des nouvelles infrastructures sur la population et l’économie. La construction est un atout, le constructivisme un frein.