Les caisses de pension présentent de bons résultats cette année si l’on en croit une récente étude d’UBS basée sur la performance de plus de cent institutions à la fin octobre. La performance de placements s’élève à 4,81% depuis le début de l’année. Le rendement dépasse donc la performance annuelle historique (3,29% depuis 2006). James Mazeau, co-auteur de l’étude et économiste auprès d’UBS, répond aux questions d’Allnews sur la situation des caisses de pension et ses attentes de marché:
Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de votre analyse de la situation des caisses de pension à la fin octobre?
L’année a été bonne pour les caisses de pension, malgré les événements majeurs qui se sont égrenés en 2025, en particulier en lien avec les changements de politique commerciale des Etats-Unis. Mais l’exercice n’est pas encore terminé. Les craintes portent notamment sur la valorisation élevée des actions technologiques américaines.
Des reculs sont possibles, mais je ne m’attends pas à une performance négative pour l’ensemble de l’année. Les institutions suisses profitent en effet de la diversification de leurs actifs. La part des actions internationales représente environ un quart des placements en moyenne.
La performance ajustée du risque est bonne, mais ce n’est pas une surprise.
«Pour juin prochain, notre objectif est de 7300 points pour l’indice S&P 500».
Les défis ne sont-ils pas dans la forte concentration des indices dans les actions américaines et en particulier dans l’intelligence artificielle? Comment s’adaptent-elles? Les règles de l’OPP 2 y répondent-elles?
De nombreuses caisses de pension ne s’approchent pas des limites de placement de l’OPP2. Et au besoin, elles peuvent les dépasser. La concentration de certains indices Actions dans la Tech américaine prend de l’ampleur et crée une forme de vulnérabilité. Il peut en résulter une fausse impression de diversification.
Les dix plus grandes capitalisations de l’indice S&P 500 font plus de 40% de l’indice contre environ 20% il y a dix ans. Les gérants de caisses de pension en sont conscients et essaient de s’en prémunir. Notre étude mensuelle sur les caisses de pension révèle une forte dispersion des performances au sein des actions. L’écart de rendement en Actions internationales dépasse 16% entre la pire et la meilleure. C’est énorme et cela résulte d’une pondération très différente entre les pays et les secteurs, ou d’une sélection de titres très différente.
Est-ce que la dispersion résulte de la poche Actions ou de l’allocation entre les classes d’actifs?
Les écarts résultent des deux dimensions. Même au sein des classes d’actifs, la divergence est parfois très grande entre les institutions. Cela signifie que la composition du portefeuille diffère grandement pour chaque type d’actif. Pour un mois donné, les écarts de performance s’élèvent à presque 4,5% pour la poche Actions suisses.
Que conseillez-vous face à ces défis? Par exemple une plus grande diversification dans les marchés privés? Et dans la poche Actions, de préférer l’indice équipondéré américain plutôt que basé sur la capitalisation?
Il est important de rester diversifié et de ne pas négliger certains secteurs que nous jugeons intéressants aujourd’hui, nous pensons aux financières ou au secteur de la santé par exemple. Un gérant très axé sur la technologie pourrait obtenir un rendement ajusté du risque plus défavorable que celui qui ferait le choix d’une plus grande diversification.
Le choix des classes d’actifs alternatives est avant tout le fait des plus grandes caisses de pension, en raison de leurs ressources supérieures en termes notamment de due diligence . Les institutions qui n’investissent pas dans ces classes d’actifs mais qui en ont les moyens sont encouragées à évaluer ces opportunités pour améliorer leur rapport rendement/risque.
Celles qui y sont investies doivent être sélectives dans le choix des gérants et dans la typologie (private equity ou dette privée). Les derniers événements, aux Etats-Unis, soulignent la nécessité d’une bonne sélection des gérants. La dispersion de la performance dans les marchés privés est encore plus grande que dans les classes d’actifs cotées.
«La Banque nationale suisse (BNS) ne devrait pas encore baisser ses taux d’intérêt ces douze prochains mois.»
Dans les actions, la gestion passive gagne des parts de marché. D’où vient la dispersion des rendements?
Dans les actions, la gestion passive ne dispense pas les gérants de prendre des décisions d’allocation telles que l’investissement dans l’indice MSCI World, l’indice MSCI All Country World, l’indice MSCI USA ou d’autres, c’est-à-dire de faire des choix de répartition dans les instruments passifs.
Concernant vos attentes, est-ce qu’en 2026 les marchés s’inscriront dans la prolongation de 2025?
Oui. Nos prévisions de rendement sont globalement inchangées pour l’année prochaine et je ne m’attends pas à un revirement de situation majeur. Nous demeurons constructifs, notamment sur la partie Actions. Certes certaines valorisations américaines font lever les sourcils, mais nous nous attendons à une augmentation de la croissance des bénéfices par action de l’ensemble du marché et à la poursuite de la baisse des taux d’intérêt américains. La croissance américaine reste robuste, en dépit des craintes de récession largement répandues en début d’année.
Êtes-vous d’avantage positifs pour les Etats-Unis que pour l’Europe?
Nous avons une préférence pour le marché américain à horizon douze mois. En outre, nous ne recommandons pas de réduire la voilure ou de diminuer le profil de risque. Pour juin prochain, notre objectif est de 7300 points pour l’indice S&P 500. Cependant, il faut garder à l’esprit que plus les valorisations sont élevées et plus les attentes de rendement à long terme se réduisent.
Est-ce que l’allocation sectorielle sera plus importante que les choix régionaux? Quelles sont vos préférences sectorielles? La Tech ou les secteurs défensifs?
Il y a à la fois la Tech et des secteurs défensifs, comme les Utilities, qui nous paraissent intéressant en ce moment. Chaque secteur présente un Bêta différent.
L’allocation sectorielle est très importante, mais elle dépend implicitement de l’allocation régionale. Et inversement. Ce qui compte, c’est le choix des sociétés qui pourront surperformer le marché.
Est-ce que les biais du marché suisse (Nestlé, Roche, Novartis) sont intéressants dans la perspective de 2026?
Le marché suisse n’est pas notre préféré en ce moment, même si nous y sommes constructifs. Notre objectif est de 13 200 points pour l’indice SMI à horizon juin 2026.
Que déduisez-vous de l’environnement de taux d’intérêt en Suisse, en Europe et aux Etats-Unis dans un contexte de déficits budgétaires non maîtrisés?
La Banque nationale suisse (BNS) ne devrait pas encore baisser ses taux d’intérêt ces douze prochains mois. Dans la zone euro, il faut prendre en compte le plan de relance de 500 milliards d’euros de l’Allemagne, la Banque centrale européenne (BCE) qui ne devrait plus baisser ses taux directeurs et des craintes budgétaires par exemple en France. Ces craintes ne feront pas vaciller le sentiment des investisseurs. Mais elles pourraient peser sur le taux de change EURCHF, d’autant que le franc maintiendra ses caractéristiques de valeur refuge. En revanche, la relance allemande soutiendra l’euro. Au total, nous prévoyons un euro à 0,94 franc dans douze mois (0,92 actuellement). J’ajoute que la BNS veille et empêchera une appréciation trop forte et trop rapide du franc suisse qui nuirait aux exportateurs.
«Tant que le dollar se traite en dessous de 0,80, mieux vaut s’abstenir de se couvrir en dollar.»
En quoi la baisse des droits de douane de 39 à 15% changerait les attentes de l’économie suisse?
La baisse à venir va améliorer les perspectives économiques. Cependant, une partie de l’assombrissement de la conjoncture provenait de l’appréciation du franc par rapport au dollar. Or cette tendance n’est pas brisée et devrait même se prolonger l’an prochain.
Les caisses de pension devraient-être couvrir leurs positions en dollars?
Leur choix dépendra des actifs que les institutions souhaitent couvrir. Plus la volatilité d’un actif est basse et plus il faudra penser à le couvrir. Et vice-versa si l’actif est très volatile, comme les actions de la Tech américaine par exemple. Finalement, cela dépend aussi du budget de volatilité, lequel diffère d’une caisse à l’autre. Généralement, la couverture de change des Actions étrangères est partielle. La caisse de pension peut toutefois couvrir de manière tactique. Cela suppose un objectif de baisse du dollar, lequel est, pour UBS, de 0,76 franc à douze mois et de son coût, lequel est conséquent. Tant que le dollar se traite en dessous de 0,80, mieux vaut s’abstenir de se couvrir en dollar.
Après la forte hausse de l’IA, de la défense en Europe et de l’or en 2025, faut-il rééquilibrer les positions?
Je plaide pour la poursuite du rééquilibrage du portefeuille, sous peine d’accepter une trop forte augmentation des risques.
Est-ce qu’un nouveau thème est train d’émerger en cette fin 2025?
Nous aimons bien les valeurs technologiques chinoises. Leur valorisation est moins chère qu’ailleurs, mais il est illusoire d’en attendre une grande convergence des multiples avec les Etats-Unis.
Vous parlez de convergence des marchés. En cette époque de fragmentation du monde, si Wall Street plonge, est-ce que les autres indices suivront?
Wall Street continue de donner la direction. Dans un monde de plus en plus marqué par l’emploi d’ETF, qui introduisent une forme de momentum, les mouvements haussiers et baissiers sont de plus en plus corrélés. Mais les bénéfices d’une diversification régionale ne disparaissent pas. Si Wall Street plonge, les actions chinoises ne reculeront pas nécessairement autant.
Il est vrai que l’économie demeure globalisée et que le sentiment de marché reste important. Si des investisseurs devaient liquider des positions pour faire face à des appels de marge, il en résulterait un effet boule de neige.