On ne peut pas remplacer une relation humaine par une IA ou l'automatisation

Yves Hulmann

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L'accompagnement des clients reste au cœur de la valeur ajoutée de l'activité d'un gérant de fortune indépendant, estime Abdullah Mohammed de Vanguard.

 

Réalisée par Vanguard en collaboration avec l'Association Suisse des Gestionnaires de fortune (VSV-ASG) ainsi que la Haute Ecole de Lucerne (HSLU), l'étude VSV-ASG Investment Pulse 2026 a fait le point sur les préférences affichées par 100 gestionnaires de fortune indépendants helvétiques interrogés en matière d'allocation d'actifs, d'investissement durable, de la répartition entre gestion active et passive ainsi qu'à propos de la façon avec laquelle ils procèdent au rééquilibrage de leurs portefeuilles. Le point avec Abdullah Mohammed, Sales Executive au sein de l'équipe de distribution suisse de Vanguard.

En matière d'allocation stratégique d'actifs, les gestionnaires de fortune indépendants suisses commencent à s'éloigner d’une approche largement centrée sur les Etats-Unis, indique l'étude VSV-ASG Investment Pulse 2026. Selon celle-ci, les actions américaines ont été placées à «sous-pondérer» (contre «sur-pondérer» en 2025). A l'inverse, les actions des marchés émergents sont désormais placées à «sur-pondérer», après avoir été sous-pondérées en 2025. Les actions suisses et européennes sont, elles, restées pratiquement inchangées. Comment observez-vous cette évolution?

Je ne dirais pas pour l’instant que les gestionnaires de fortune indépendants suisses s’éloignent d’une approche largement centrée sur les Etats-Unis. Au cours des cinq dernières années, soit depuis que nous menons cette étude, nous avons toujours constaté que la Suisse était surpondérée d’un point de vue tactique. Ces dernières années, nous nous sommes toujours demandé s’il y avait un écart par rapport à l’allocation stratégique d’actifs. J’ai passé en revue les cinq études: il en ressort que la Suisse a toujours été surpondérée dans le domaine des actions. Cela n’a pas changé au fil du temps.

«Les actions des marchés émergents et de l’Asie-Pacifique ont gagné en importance en 2026.»

Au niveau des actions américaines, la situation a davantage évolué. En effet, nous avons, par exemple, observé une pondération plus élevée des actions américaines en 2022 et en 2024. En 2023 ou encore en 2025, nous constatons que la pondération des actions américaines a été réduite. Si l’on examine les allocations tactiques (par rapport à l'allocation d'actifs stratégique), la Suisse a en revanche toujours été surpondérée.

Cela nous amène à la question du «home bias», qui est un sujet récurrent en Suisse. Selon l'étude, les actions suisses sont fortement représentées dans l’allocation d’actifs, avec environ 30%. Cette situation est-elle spécifique à la Suisse? Si nous menions la même enquête en France ou en Allemagne, la part allouée aux actions du marché national serait-elle différente?

Pour les autres marchés, il n’existe pas de points de référence, ni d’études permettant de mesurer l’importance du «home bias» dans les portefeuilles. Ce que nous constatons clairement, c’est que les gestionnaires de fortune en Suisse revendiquent une forte expertise en actions, en multi-actifs et en obligations. Ils se considèrent comme ayant une grande ou très grande expertise en matière d'investissements en actions. Et c'est une bonne raison qui explique pourquoi ils ont également un biais domestique beaucoup plus marqué en faveur des actions suisses. C’est justement parce qu’ils se considèrent vraiment comme des experts dans ce domaine et pensent être capables de procéder à une sélection de titres individuels qui porte ses fruits.

On observe également cette situation lorsqu'on examine la manière avec laquelle les gestionnaires de fortune mettent en œuvre leur allocation d'actifs – à savoir en utilisant des produits actifs ou passifs. En ce qui concerne les actions, on utilise légèrement davantage d'instruments actifs en Suisse. Pour toutes les autres catégories régionales d’actions, les produits passifs (fonds ou ETF) sont plus fortement représentés, même si ce n’est que légèrement pour les actions européennes.

Concernant les actions, les actions suisses sont les plus représentées avec une part d'environ 30%, suivies des actions américaines avec 29% et les actions européennes avec 23%. En comparaison, les actions des marchés émergents (9%) et celles de la région Asie-Pacifique (y compris le Japon) avec 6% ne sont, elles, que modestement représentées. Est-ce beaucoup ou peu?

Si l’on additionne les pondérations, ces deux dernières catégories représentent environ 15%. De plus, d’un point de vue tactique, c’est-à-dire au niveau de la déviation, nous constatons que les actions des marchés émergents et de l’Asie-Pacifique ont gagné en importance en 2026. Ce que nous observons également d’un point de vue tactique, c’est que, du côté des actions, ce sont surtout les marchés émergents qui sont surpondérés, tout comme celles de l’Asie-Pacifique, y compris le Japon, par rapport à l’année précédente. Les gérants de fortune indépendants cherchent donc délibérément à s’exposer davantage à cette région pour des raisons tactiques et à poursuivre une large diversification dans ces deux régions.

«Les gestionnaires d’actifs ont répondu en toute franchise qu’ils ne disposaient pas actuellement de la plus grande expertise dans le domaine ESG.»

Dans le débat entre gestion active et passive, il semble que l’approche active ne soit désormais réellement mise en œuvre que pour les actions suisses et européennes. S’agit-il d’une tendance qui se poursuit invariablement d’année en année?

Oui, souvent, les gens préfèrent investir activement dans des actions de leur marché domestique ou celles de marchés relativement proches. Pour les autres catégories, l’investissement est plutôt passif. Dans l’étude de 2025 et celle de cette année, les gestionnaires de fortune ont indiqué que l'allocation stratégique était pour eux le principal moteur de performance. A cela s’ajoute la sélection de titres individuels en actions et en obligations.

Les résultats de l'étude montrent que les produits tiers sont généralement utilisés pour investir dans des classes d'actifs qui sont désormais plus éloignées du marché national. Il s'agit par exemple de titres issus des marchés émergents, d'obligations à haut rendement ou encore d'actions asiatiques, comme nous l'avons évoqué tout à l'heure. On constate aussi que les produits passifs sont utilisés pour un large éventail de classes d’actifs. En d’autres termes, lorsque le gestionnaire de fortune recourt à des produits tiers, il a tendance à privilégier les approches passives.

Désormais, la frontière entre les stratégies d'investissement active et passive n'est plus si claire, avec l'arrivée relativement récente des ETF gérés activement. Le recours aux ETF reste-t-il principalement réservé aux investissements passifs ou les ETF gérés activement commencent-ils progressivement à séduire les investisseurs? Que constatez-vous chez les gestionnaires de fortune indépendants?

Dans le cadre de notre étude, nous avons cherché à savoir quelles classes d’actifs sont utilisées dans les différents domaines. En 2026, les produits actifs seront à nouveau légèrement plus nombreux, par exemple pour les actions suisses ou européennes.

Du côté des obligations, c'est le cas plutôt pour les obligations d'entreprises européennes ou américaines, où l'on observe une légère tendance vers les produits actifs. Tout le reste se situe clairement du côté passif. En ce qui concerne l'utilisation de produits actifs, l'étude n'a pas fait de distinction entre les fonds actifs et les ETF actifs. Pour nous, tout cela est regroupé dans la catégorie «active».

«La part des gestionnaires de fortune qui ne tiennent pas compte des critères de durabilité a augmenté: elle représentait en 2026 près de la moitié des répondants, avec environ 48%.»

L'étude a aussi voulu savoir sur la base de quels critères les clients ou les gestionnaires de fortune suisses sélectionnent-ils les produits? Nous constatons que pour la sélection des fonds, les trois critères suivants sont jugés comme étant les plus importants: à savoir, le track record historique, les coûts des produits ainsi que l’expertise de l’équipe d’investissement. Ces facteurs doivent être réunis pour qu’un produit soit sélectionné. Or, si un fonds a été lancé relativement récemment, il ne dispose pas encore d’un historique de performance. La probabilité que ce produit soit sélectionné et intégré au portefeuille est alors plus faible.

En ce qui concerne l'investissement durable et la prise en compte des critères ESG, l'enthousiasme pour cette approche d'investissement semble désormais plus limité. N'y aurait-il toutefois pas deux interprétations différentes des chiffres présentés dans l'étude: en effet, la proportion de gestionnaires de fortune qui prennent en compte les critères ESG dans leur processus d'investissement selon le principe «Oui, si souhaité» est restée stable à 45% en 2026 (45% en 2025, 48% en 2024). En revanche, la proportion de gestionnaires de fortune qui appliquent systématiquement ces critères («Oui, toujours») a baissé de manière constante (passant de 20% en 2024, à 15% en 2025, puis à seulement 7% en 2026). Comment interpréter ces chiffres?

Si l'on regroupe ces chiffres, on distingue deux types d'approches. D'une part, il y a les gestionnaires de fortune qui appliquent les critères ESG, le plus souvent à la demande des clients. Il s'agit précisément de la part des 45% évoquée. Ce chiffre est resté constant. La part des gestionnaires de fortune qui ne tiennent pas compte des critères de durabilité (réponse «Non, non inclus») a, elle, également augmenté: elle représente en 2026 près de la moitié des répondants, avec environ 48% (ndlr: contre 40% en 2025 et 32% en 2024). Cela montre qu’au cours des dernières années, les critères ESG ont encore été relativement souvent utilisés dans le processus d'investissement – mais uniquement de manière explicite, soit lorsque le client le souhaitait.

La proportion de gestionnaires de fortune qui ne tiennent compte actuellement d'aucun critère ESG est en effet passée de 32% en 2024, à 40% en 2025 puis à 48% en 2026. Comment expliquer cela?

Cela peut s'expliquer par le fait que la mise en œuvre de certaines stratégies ESG implique l'utilisation de données payantes fournies par des agences de notation ESG. Et cela rend particulièrement difficile pour les petits gestionnaires de fortune, qui disposent peut-être de ressources limitées, de procéder à une sélection d'investissements basée sur ces critères.

Les gestionnaires de fortune se posent alors plutôt la question suivante: pourquoi devrais-je choisir des produits ESG si cela me coûte plus cher et me prend peut-être aussi plus de temps? Les ressources sont en effet limitées.

Et si l’on aborde cette question sous l'angle de l’expertise, les gestionnaires d’actifs ont également répondu en toute franchise qu’ils ne disposaient pas actuellement de la plus grande expertise dans le domaine ESG. À peine un tiers d’entre eux estiment disposer d’une expertise très élevée ou élevée en matière d’investissement durable. Cela signifie que les gestionnaires d’actifs doivent vraiment s’appuyer sur des données externes et des recherches externes. Et cela rend la mise en œuvre d'une stratégie d'investissement durable plus difficile. Si le client ne le demande pas explicitement, le gérant a plutôt recours à une stratégie traditionnelle.

Que ce soit dans la finance, l’informatique ou d’autres secteurs, il ne se passe pas un seul jour sans qu’une nouvelle étude sur l’intelligence artificielle (IA) ne soit publiée. En matière de rééquilibrage, les gestionnaires de fortune préfèrent néanmoins généralement déterminer eux-mêmes comment le mettre en œuvre. Comment expliquez-vous que les gestionnaires de fortune préfèrent procéder eux-mêmes à des mesures de rééquilibrage, c'est-à-dire «manuellement», plutôt que de les automatiser?

La question n'est pas seulement de disposer d'un programme basé sur l'IA qui pourrait être utilisé. Non, cela s’inscrit dans une approche holistique et globale.

C'est pourquoi le gestionnaire de fortune ne procède généralement pas à cette tâche de manière automatisée. La plupart des gestionnaires de fortune ne disposent pas encore des systèmes nécessaires pour automatiser ce processus. Lorsque cela sera le cas, certains processus pourront certainement être conçus sous une forme automatisée.

«La plupart des sondés pensent que l'allocation stratégique des actifs est ce qui importe le plus - et non le market timing.»

Cela permettra probablement d'améliorer l'efficacité en automatisant certaines tâches et en créant ainsi des économies d'échelle. Mais il est très important de mentionner qu'il existe également des facteurs, tels que la relation personnelle avec le client et le conseil, qui ne peuvent pas être remplacés par la technologie.

D'autant plus que c'est précisément là qu'un gestionnaire de fortune apporte la plus grande valeur ajoutée. Il existe une étude américaine intitulée «Vanguard Advisors Alpha». Nous y avons quantifié la valeur ajoutée d’un gestionnaire de fortune ou d’un conseiller. Les résultats montrent que cette valeur ajoutée s’élève à 3% par an. Si l’on décompose ces 3%, on constate que la plus grande partie de celle-ci – à savoir 1,5% – provient du coaching comportemental.

Je trouve que c'est un lien extrêmement pertinent avec l'allocation stratégique d'actifs, précisément parce que c'est là que le gestionnaire de fortune définit avec le client quels sont les objectifs à long terme et à quoi ressemble l'allocation stratégique d'actifs.

Par exemple, lorsque le contexte de marché devient plus volatil, le gestionnaire de fortune rassure le client en lui permettant de ne pas perdre de vue son objectif et de ne pas vendre son portefeuille à un mauvais moment, ni de commettre d’erreurs d’investissement. C’est là que réside la plus grande valeur ajoutée d’un conseiller ou d’un gestionnaire de fortune indépendant. On ne peut pas remplacer une relation humaine par une IA ou une automatisation. C'est donc l'accompagnement des clients qui est au cœur de la valeur ajoutée du gérant de fortune indépendant

Nous avons mené une autre étude en Suisse, intitulée «Client Connect». Nous y avons interrogé des personnes qui travaillent principalement avec un conseiller en gestion de fortune afin de déterminer la valeur ajoutée perçue. Nous observons là un schéma similaire, voire une performance perçue encore plus élevée.

L’étude a été menée entre fin février et mars, lorsque les tensions étaient très fortes sur les marchés. Pour autant, on n’a constaté aucune panique dans les choix d'allocation d'actifs. Dans le cadre de cette étude, vous n’observez donc pas de réflexes de «fuite vers la sécurité», à savoir que tout le monde se tournerait vers les obligations suisses et les liquidités?

Non. Ce que nous avons constaté, en examinant l’allocation tactique des actifs, c’est simplement une pondération légèrement plus élevée accordée aux actions suisses et européennes. Ce sont des marchés que les gestionnaires de fortune connaissent bien et qui rassurent peut-être aussi les clients finaux. Nous observons en outre qu’aux États-Unis, du côté des actions, on a légèrement réduit les positions et que l’on s’est un peu plus largement diversifié. Sinon, l'étude ne fait pas état de réactions de panique. L'allocation stratégique des actifs reste le facteur le plus pertinent, et les gestionnaires de fortune s'y sont tenus.

La confiance règne donc toujours malgré les turbulences sur les marchés?

La confiance règne et, si l’on considère également l’âge des gérants, la médiane est de 55 ans, ce qui signifie que les gestionnaires de fortune sont également expérimentés. Ce n’est pas la première crise de volatilité sur les marchés qu’ils ont connue. Ils sont expérimentés et ils ont su garder leur sang-froid. C’est pourquoi nous constatons également, au niveau des stratégies de génération d’alpha, que rien n’a changé à cet égard. La plupart des sondés pensent que l'allocation stratégique des actifs est ce qui importe le plus - et non le market timing qui obligerait à ajuster le portefeuille à court terme. 

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