Les labels ESG doivent être transnationaux

Nicolette de Joncaire

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Fiona Frick: «Inutile d’avoir une version ESG par pays. La taxonomie européenne est de qualité et il nous faut nous aligner».

Le but: financer les Objectifs du développement durable. Les préceptes: six principes publiés par l’UNEP et le Global Compact pour sous-tendre l’intégration ESG dans l’investissement. Les acteurs: agences onusiennes, autorités fédérales et industrie financière. L’important: des standards internationaux cohérents. L’explosion de l’ESG recentre la responsabilité fiduciaire mais au-delà de la créativité il y a encore beaucoup de confusion. Entretien avec Fiona Frick, CEO d’Unigestion.

La semaine Building Bridges marque-t-elle une étape dans l’histoire de la finance suisse? 

Sans aucun doute. Ce rendez-vous est le reflet d’une nouvelle dynamique qui monte en puissance depuis 2015 c’est-à-dire depuis la COP21 et, simultanément, la publication des Objectifs de Développement durable des Nations-Unies (ODD). Genève est surtout connue pour son expertise en matière de banque privée mais doit désormais, pour répondre aux exigences de financement des ODD, développer une offre adaptée au niveau de la gestion d’actifs. Il existe quelques «premiers de la classe». Toutefois, pour mettre la Suisse en avant dans la finance durable, il faut établir une collaboration plus étroite et plus productive entre rive gauche avec rive droite. Ne l’oublions pas, le financement des ODD se chiffre en milliers de milliards de dollars. Notre place financière suisse doit s’unir pour y contribuer. 

Les principes publiés par l'UNEP et le Global Compact offrent une pression salutaire.
De quelle manière les agences onusiennes, les autorités fédérales et l’industrie financière peuvent-ils coopérer et quelles sont les attentes?

Les Nations-Unies doivent proposer les voies des financements pour lesquelles les institutions financières mobiliseront les capitaux. Le rôle du gouvernement fédéral sera de mener une politique incitative pour encourager l’investissement durable. De manière plus générale, le reporting et la transparence sur les critères de responsabilité doivent être homogènes et comme de manière générale la clientèle n’est pas seulement suisse, la Suisse devrait s’aligner sur certaines directives européennes.

Pouvez-vous revenir sur les six principes publiés par l’UNEP et le Global Compact qui sous-tendent l’intégration ESG dans l’investissement?

Ces principes peuvent paraitre, à première vue, souples et généraux mais ce qu’il faut en retenir est qu’ils exigent un suivi annuel qui permet une comparaison de chaque membre avec son peer-group et une analyse de l’évolution de ses progrès dans le temps. Ils offrent donc une pression salutaire. 

Les paramètres ESG doivent-ils être intégrés tout au long de l’analyse ou bien compléter l’analyse financière?

Il est évident aujourd’hui qu’exclure certaines sociétés ou même certains secteurs des portefeuilles est insuffisant. Il est aussi devenu clair que les gestionnaires d’actifs ne peuvent maintenir deux équipes distinctes. L’analyse ESG doit être l’objet d’une gestion active, intégrée directement tant au niveau de la performance que du risque. Analyses quantitatives et qualitatives doivent être alignées à l’ADN de la gestion au sein de chaque ligne d’investissement, d’autant que l’ESG est source de surperformance sur le long terme. 

Il est possible de mesurer la conformité d’un portefeuille
et d’infléchir sa composition vers l’un ou plusieurs des ODD.
Y-a-t-il plusieurs manières de mener une analyse ESG?

Oui. Dans l’investissement direct (private equity), l’ESG s’applique par l’engagement personnel auprès de la direction de la société investie. Lorsqu’on parle d’un portefeuille de titres cotés, il convient d’éliminer les titres risqués et d’investir dans les entreprises qui ont la volonté de s’améliorer. Les critères dépendent toutefois du mandat imposé par le client et peuvent varier en fonction des paramètres culturels de chacun. Un exemple? Le secteur nucléaire est acceptable en France, pas en Allemagne. Dans la gestion standard (hors mandats spécifiques), il faut exclure les titres et les secteurs à risque ESG. Le tabac, pour ne citer que lui, est un secteur qui face à la pression sociale, la régulation et les changements qui devront être fait quant à leur stratégie de développement, devient un secteur risqué en termes de profitabilité.

Quelle est votre position vis-à-vis du pétrole et plus largement des hydrocarbures?

Le pétrole reste nécessaire pendant la transition énergétique mais il convient d’investir avec discernement. Nous sommes engagés auprès de Climate Action 100+, une initiative sur cinq ans dont l’objectif est de s’assurer que les principales entreprises émettrices de gaz à effet de serre prennent les mesures nécessaires pour lutter contre le changement climatique. Les entreprises pétrolières ne sont donc pas nécessairement exclues mais doivent s’engager à réussir la transition vers les renouvelables. 

Comment mesure-t-on l’efficacité d’une politique d’investissement durable? Comment la rattache-t-on aux Principes du Développement durable?

Il y a certains organismes qui produisent des données pour les entreprises cotées permettant de cartographier chaque titre vis-à-vis des ODD ou des critères ESG. Il est ainsi possible de mesurer la conformité d’un portefeuille et d’infléchir sa composition vers l’un ou plusieurs des objectifs du développement durable. Par exemple, nous avons développé nos ratios internes pour mesurer nos titres et donc nos portefeuilles en agrégeant différentes bases de données existantes spécifiques.

«J’irais jusqu’à dire que l’ESG est un cadeau pour la gestion active.»
La gestion passive se prête-t-elle bien à l’investissement ESG?

La gestion active se prête mieux à l’ESG. J’irais jusqu’à dire que l’ESG est un cadeau pour la gestion active. Mais la gestion passive a aussi son rôle à jouer; celui de titiller les conseils d’administration et les directions des grandes entreprises pour qu’elles progressent. 

La Suisse ne devrait-elle pas émettre un label ESG afin que les investisseurs s’y retrouvent plus facilement?

Il faut de la cohérence. La taxonomie européenne est de qualité et il nous faut nous aligner. Il est inutile d’avoir une version ESG par pays (ce qui est d’ailleurs le cas en Europe pour l’instant). Il faut un label commun à tous, y compris la Suisse et la Grande-Bretagne. B Corp ou Morningstar le démontrent : les standards doivent être transnationaux sous peine d’être inutiles. L’explosion de l’ESG est une étape remarquable car elle recentre notre devoir fiduciaire mais, pour le moment, cette explosion se fait sans grande cohérence. Beaucoup de créativité mais aussi beaucoup de confusion.