Les caisses de pension s’adaptent à des tendances de fond, telles que la préférence croissante pour le capital plutôt que la rente, à la hausse du franc suisse et à la baisse des taux d’intérêt. Les questions posées aux conseils de fondation sont complexes. Quelle est leur situation à la fin du premier semestre? Quelles sont leurs principales préoccupations? Pour faire le point, Guillaume Hodouin, responsable des solutions de prévoyance auprès de Willis Towers Watson (WTW) en Suisse romande, répond aux questions d’Allnews:
Est-ce que la santé des caisses de pension s’est encore améliorée cette année?
La situation des caisses de pension est très stable cet été par rapport à la fin de l’année. Notre analyse révèle une performance très légèrement positive, entre 0 et 1%. Elles ont débuté l’année dans une situation très favorable, et celle-ci est inchangée même si les marchés ont traversé une mini tempête en avril. Le rendement moyen est de 0%. Leur perspective n’est toutefois pas limitée à six mois elle est à long terme.
Les caisses de pension doivent chaque année satisfaire leur besoin de rendement minimal. Cet objectif devrait pouvoir être atteint en 2025 pour la majorité des caisses. Mais le pire a été évité. Globalement, il n’y a pas de récession dans les grandes régions du monde. La BCE et la BNS ont baissé leurs taux.
N’est-ce pas décevant de ne présenter qu’un rendement de 0% cette année, face à la hausse des indices d’actions?
Ces deux dernières années ont été très bonnes pour les caisses de pension, en termes de rendement. Les institutions espéraient une trois année consécutive positive, mais sans être très sûres. Après les événements d’avril, la plupart des conseils de fondation sont heureux de la situation actuelle et d’un rendement qui n’est pas négatif, sachant qu’elles ont bâti des réserves de fluctuation importantes. C’est la part en actions qui a permis à maintenir une tendance positive. La situation reste très bonne, mais des ajustements peuvent encore être faits ces prochains mois.
Pourquoi l’indice de prévoyance WTW des caisses de pension ne dépasse-t-il son niveau record du début 2022?
L’indice de prévoyance WTW permet d’évaluer la santé financière des caisses de pension à l’aide d’une méthodologie permettant les comparaisons temporelles. Le record de l’indice a été atteint en juin 2022 quand le degré de couverture s’est établi à 130%. Malgré deux bonnes années, ce niveau n’a pas été battu. Il est vrai que la période du covid était très particulière. Les politiques d’assouplissement monétaire étaient très importantes dans le monde si bien que toutes les classes d’actifs en ont profité. Mais il en est résulté une période d’inflation et de hausse des taux d’intérêt. Or une hausse des taux produit un effet favorable pour les caisses de pension. Elle réduit la valeur de leurs engagements au bilan. En juin 2022, les taux avaient grimpé à 2% en Suisse. Or quand les taux passent de 0 à 2%, il en résulte une baisse d’environ 20% de la valeur des engagements. La fin 2022 a été plus compliquée avec une performance négative des actions et des obligations.
Aujourd’hui, le taux de couverture est de 124% dans un contexte plus réaliste qu’au moment du covid. Cela souligne la résilience des caisses de pension.
En résumé, l’indice WTW n’a pas dépassé son record essentiellement parce que les taux d’intérêt sont plus bas (environ 1%). La valeur des engagements s’est accrue par rapport à 2022. Et il n’est pas certain que nous pourrions battre le record prochainement.
Quelles sont les particularités de l’indice WTW par rapport aux autres indices de prévoyance en Suisse?
L’indice de prévoyance WTW n’est pas un indice de performance, comme celui d’UBS par exemple. Notre regard porte sur une combinaison entre la performance et les engagements au bilan. Il en résulte un degré de couverture dynamique. Plutôt que de considérer la situation actuelle des caisses de pension, nous re-calculons les bilans selon une approche économique (IAS 19). Les normes IAS ne sont pas reprises par toutes les institutions, mais elles permettent une comparaison annuelle de la situation financière des institutions. Le taux de l’indice calculé à 124% aujourd’hui dépasse le degré de couverture moyen, qui se situe autour de 115-117%.
Est-ce que la première préoccupation des caisses de pension porte sur les taux d’intérêt extrêmement bas?
Les caisses de pension ne sur-réagissent pas au court terme car leurs stratégies sont conçues sur le long terme. Elles prennent acte de cette situation, quelles ont d’ailleurs vue venir. A la différence de la précédente période de taux bas, les institutions entrent dans cette période avec des degrés de couverture bien supérieurs. Cet atout leur permet de ne pas devoir réagir immédiatement. Nous ne sommes d’ailleurs pas encore face à des taux négatifs.
Les taux négatifs sont par exemple néfastes pour la partie cash du portefeuille. Or cette proportion est assez élevée actuellement.
Que conseillez-vous?
Nous conseillons de faire une étude ALM (congruence actifs/passifs) pour revoir ou mieux déterminer la stratégie d’allocation. Les caisses de pension qui feront une étude ALM pourront intégrer la nouvelle information des taux 0%. Nous nous attendons à ce que ces études aient un impact sur la nouvelle allocation stratégique.
«Les caisses de pension qui feront une étude ALM pourront intégrer la nouvelle information des taux 0%.»
Une étude ALM pourrait mener à un rééquilibrage des classes d’actifs, peut-être au détriment des obligations.
Les caisses de pension qui ne procéderont pas prochainement à une étude ALM pourraient dévier de leur allocation stratégique et être tentées de ne pas procéder à l’habituel «rebalancement» entre les classes d’actifs. Si par exemple, la performance des actions est significative, l’allocation en actions pourrait dépasser celle qui était prévue initialement et l’institution pourrait laisser travailler les actifs les plus performants, en demeurant toutefois à l’intérieur des bandes prévues.
Les caisses de pension sont donc bien préparées et ont l’avantage d’avoir déjà vécu dans un contexte de taux à 0%. A mon avis, elles n’auront pas à se lancer dans de grandes opérations.
Il est intéressant de voir aussi qu’à la suite des changements monétaires des banques centrales, les caisses de pension s’interrogent sur leur exposition aux monnaies traditionnelles. Certaines se posent la question de l’opportunité d’une exposition en or ou même à des actifs digitaux.
S’interrogent-elles sur les placements en actifs digitaux?
Cela ne fait pas partie de leurs classes d’actifs aujourd’hui, mais des responsables analysent leur utilité, s’informent et se forment lors de différents événements. Sans le savoir et indirectement, elles sont peut-être exposées aux actifs digitaux à travers des actions de sociétés intégrées dans des indices américains. Il est possible que les actifs digitaux puissent faire partie des placements alternatifs, certaines caisses de pension ayant déjà emboité le pas.
Quelles sont les tendances en matière de couverture des risques de change?
Les stratégies de couverture sont souvent mises en place depuis plusieurs années. En général, la protection atteint 10 à 25% de l’exposition monétaire étrangère (à noter que cette exposition étrangère est limitée à 30% sur l’ensemble du portefeuille après couverture) Ces protections peuvent être chères. Lors d’une étude ALM, c’est un point à prendre en considération. Le renforcement du franc suisse déploie aussi des effets significatifs sur cette décision.
L’objectif des caisses de pension reste de rémunérer leurs prestations en francs suisses, se protéger, et évaluer le coût du hedge. C’est un facteur qui rend le travail des caisses de pension plus complexe.
Lors de la dernière période de taux négatifs, l’exposition à l’immobilier avait rendu service. En sera-t-il de même aujourd’hui?
L’immobilier représente une grande part de l’allocation, vers 25%, et elle est constante à travers les années. Elle devrait se maintenir, d’autant qu’elle est un instrument de protection contre le risque d’inflation. Pour rappel les fonds immobiliers réagissent plus rapidement à un mouvement de taux versus l’exposition en immobilier direct, selon ce qu’a choisi la caisse de pension.
Je note aussi que l’exposition au cash reste élevée, vers 4 à 5% en moyenne. Cela suggère que ces fonds sont en attente d’être investis.
Quels investissements alternatifs sont-ils recherchés actuellement?
Les infrastructures profitent d’une forte augmentation ces dernières années, à partir d’un très bas point de départ. Leur accès est toutefois difficile pour des questions de liquidité.
Face à un monde qui s’est complexifié, les caisses de pension cherchent à se diversifier et à identifier les sources de performance. Mais cela conduit à prendre des décisions toujours plus nombreuses et complexes. Il en résulte un défi de gouvernance à court terme pour les caisses de pension.
Soit elles gèrent ce risque de façon autonome soit elles s’affilient à des fondations collectives et délèguent ces décisions.
Comment les caisses de pension s’adaptent-elles au risque de concentration de l’indice mondial des actions sur les Etats-Unis?
L’exposition aux actions américaines, performante l’an dernier, illustre aussi une exposition au dollar américain, en baisse cette année. Non seulement la concentration est forte à l’égard des Etats-Unis, mais elle l’est sur un petit nombre d’entreprises. Nous pouvons retrouver aussi cette situation sur un indice suisse avec quelques entreprises dominantes.
La situation est particulière puisque un très petit nombre d’entreprises sont responsables d’une forte proportion de la performance. Cela conduit à s’interroger sur les gestions active ou passive. La discussion est parfois émotionnelle à cet égard dans les conseils de fondation car plusieurs institutionnels ont souffert de ne pas être assez exposées aux stars des marchés tandis que d’autres essaient de mieux diversifier les risques. Il appartient aux experts d’aider les caisses de pension à continuer à générer et à gérer cette performance.
Quel type de conseil vous particularise?
Nous conseillons de commencer par recommander une étude d’ALM. Cette étude est d’autant plus utile dans cet environnement complexifié. Avant l’allocation de placement, nous posons beaucoup de questions sur les objectifs de l’institution.
Comme nous sommes une société internationale, nous conseillons non seulement des sociétés suisses mais aussi des acteurs présents dans plusieurs pays. Cela nous permet d’avoir une approche plus globale, mais nous nous adaptons aux besoins individuels locaux. Notre approche préconise une approche long terme, surtout dans la gestion du risque pour une stratégie résiliente.
Quelles sont les adaptations attendues des principaux paramètres de la prévoyance ces prochains mois?
La première question porte sur l’impact des taux à 0% sur les taux techniques, en raison de leur impact sur le bilan. Le taux technique est en baisse depuis vingt ans (à l’exception de la hausse de 2022), pour répondre aux recommandations de la Chambre d’experts. Le niveau du taux technique se situe entre 1,5 et 1,6%. Il est donc relativement bas et, dans la majorité des cas, il ne devrait pas être à nouveau réduit, malgré les baisses de taux de la BNS.
Certaines caisses de pension avaient imaginé un possible relèvement du taux technique pour libérer une marge de manœuvre et distribuer une partie des réserves aux assurés. Mais, après la récente baisse des taux, elles devraient finalement y renoncer.
«Le taux technique est donc relativement bas et, dans la majorité des cas, il ne devrait pas être à nouveau réduit, malgré les baisses de taux de la BNS.»
Qu’en sera-t-il des réserves de fluctuations de valeur?
Les caisses de pension s’activent à constituer des réserves de fluctuations de valeur. En moyenne, elles se situent entre 50 et 75% de la constitution totale. Mais lorsque l’institution est, comme aujourd’hui, dans une situation favorable, elle s’interroge sur l’opportunité d’en distribuer une partie aux assurés, actifs ou rentiers. Si le premier semestre n’a pas été fameux en termes de performance, la fin d’année pourrait être meilleure à ce sujet.
Quel est l’impact de la préférence pour le capital plutôt que la rente?
Les assurés proches de la retraite s’interrogent sur le choix entre la rente ou le capital. Les Suisses ont longtemps préféré la rente parce qu’elle offre un revenu régulier. Mais il appartient à la caisse de pension de financer cette rente sur une longue période. Il en résulte un risque de longévité et de taux d’intérêt.
La proportion des assurés qui préfèrent le capital est en nette augmentation pour dépasser les 40% aujourd’hui. L’impact de cette préférence pour le capital est plutôt positif pour les caisses de pension puisqu’elles n’ont plus à supporter les risques de taux et de longévité.
«La proportion des assurés qui préfèrent le capital est en nette augmentation pour dépasser les 40% aujourd’hui.»
Prenons un exemple: Le taux de couverture atteint environ 120% aujourd’hui. Lorsque la caisse paie l’assuré qui prend le capital, elle lui envoie cet argent sur la base de 100% mais les autres 20% restent dans la caisse de pension sous forme de réserves. Cette nouvelle réalité participe donc à une forme de-risking.
La décision entre rente ou capital ne dépend-elle pas aussi du taux de conversion?
Son rôle est central. Il détermine la générosité de la rente. Etonnamment cet élément ne semble pas être le plus important au moment du choix. La retraite est un élément personnel qui dépend de nombreuses considérations, telles que la situation financière, la situation familiale, le lieu, les conditions de logement, la fiscalité et la poursuite d’une activité rémunérée.
Comment évolue la politique de distribution?
La pression augmente en ce sens. Il faut savoir qu’il existe des caisses de pension collectives ou autonomes. Dans les premières, la pression est bien réelle pour distribuer ce qui est possible et légalement permis. Indirectement, cela pousse aussi les caisses autonomes à considérer être plus généreuses. Pour les assurés, la distribution importe davantage que la performance.
Sous cet angle, le cru 2024 a été excellent. Les assurés ont reçu en moyenne 4% en Suisse. Les distributions sont très diverses et vont du simple au quintuple. Le minimum légal est de 1,25%. J’ajoute que certains rentiers ont aussi reçu des bonus de rente.