Le pessimisme d’un prix Nobel d’économie

Emmanuel Garessus

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Edmund Phelps, prix Nobel 2006, publie un ouvrage sur les théories économiques. Dans une interview à Allnews, il déplore une moindre créativité.


© Cécile Taverne

A Paris, à son hôtel situé dans le quartier latin, Edmund Phelps, prix Nobel d’économie 2006, reçoit Allnews à l’occasion de la sortie de Mon voyage dans les théories économiques (Ed.Odile Jacob, 304 pages, 2023). Le professeur émérite de politique économique de l’Université de Columbia et directeur du centre Capitalisme et société, dont il est le fondateur, a largement façonné la théorie économique ces dernières décennies.

Dans son nouveau livre, l’économiste nous fait partager à la fois son propre parcours intellectuel et ses rencontres avec la plupart des grands noms de la profession (John Rawls, Paul Samuelson, Amartya Sen, Friedrich Hayek, Paul Volcker. Il nous permet surtout de nous guider dans l’évolution des idées économiques et de sa discipline. Il faut noter qu’Edmund Phelps a dû retravailler sa copie. La première version du livre comprenait des équations mathématiques. L’ouvrage satisfera le grand public. Il est riche en anecdotes et en opinions personnelles et nous fait découvrir de l’intérieur l’histoire des théories économiques depuis 60 ans.

Edmund Phelps a d’abord travaillé sur les modèles macroéconomiques keynésiens et sur leur réconciliation avec la microéconomie. Il a ensuite révolutionné la recherche sur l’emploi et surtout, en publiant La prospérité de masse (Ed.Odile Jacob, 448 page, 2017) sur l’innovation. L’économiste montrait ici que ce sont les «gens ordinaires» qui par leur créativité et leur imagination créent l’innovation. Sa théorie rompt avec l’enseignement de Joseph Schumpeter selon qui ce sont les inventeurs qui contribuent au progrès et non pas les individus eux-mêmes. Edmund Phelps introduit la notion de satisfaction individuelle dans le travail, d’accomplissement personnel et plus généralement il souligne le rôle du travail dans ce qu’il appelle «la vie bonne». Le prix Nobel d’économie rejoint ici Voltaire et son désir de «cultiver son propre jardin». D’ailleurs ses travaux pour le Centre Capitalisme et société révèlent que la prospérité ne résulte pas seulement de bonnes institutions, mais aussi d’individus qui partagent les valeurs modernes de création individuelle et d’épanouissement personnel. La vie et un travail motivant vont de pair. Edmund Phelps répond aux questions d’Allnews:

A 89 ans, vous continuez à travailler. Est-ce que vous montrez ainsi que le fruit de vos recherches est correct et que le travail est vital à l’individu, qu’il est une source d’accomplissement qui fait partie de ce que vous nommez la «vie bonne»?

Le travail n’est pas seulement une partie intégrante de la vie, mais c’est aussi une partie souhaitable et attractive de la vie. Mon Dieu, qu’il serait horrible de vivre sans travailler!

«La meilleure solution pour accroître les bas revenus consiste à subventionner les entreprises afin qu’elles prennent des mesures destinées à relever les bas salaires.»

Je continue de travailler chaque jour et je consacre l’essentiel de mon temps au Center on Capitalism and Society que j’ai fondé. Je n’enseigne plus à l’Université de Columbia, mais j’y dispose encore d’un bureau.

Pourquoi aux Etats-Unis, par exemple, tant de gens sont-ils réticents à retrouver un emploi?

Certaines personnes préfèrent simplement continuer à recevoir des allocations sociales et rester à la maison.

Vous avez consacré vos premiers travaux de recherche sur les modèles, en combinant la macro et la microéconomie, qui vous avez progressivement souligné l’importance des valeurs dans l’économie, comme l’accomplissement personnel et la satisfaction individuelle. Est-ce que l’économie a trop longtemps considéré l’individu comme un Homo Oeconomicus?

Oui, avec mon concept de «vie bonne», je considère l’individu dans le sens le plus large possible, y compris philosophique, et non pas seulement dans son rôle purement économique. J’ai insisté ces dernières années sur les désirs d’exploration et de créativité des gens ordinaires dans le processus d’innovation.

Vous avez aussi été sensibles aux recherches sur la justice sociale de John Rawls. Vous êtes opposé à l’idée de revenu de base inconditionnel. Que proposez-vous pour accroître les bas revenus?

La meilleure solution consiste à subventionner les entreprises afin qu’elles prennent des mesures destinées à relever les bas salaires. Différentes formes sont envisageables. Je pense par exemple aux crédits d’impôts pour les entreprises.

La rigidité de l’inflation est un problème majeur dans les économies mondiales. Vous qui avez beaucoup travaillé sur ce sujet, quelle est la solution? Est-ce que le problème est monétaire ou budgétaire?

La situation résulte de dépenses budgétaires absolument gigantesques autant que d’un stimulus monétaire excessif. Je pense que la Réserve fédérale américaine a eu raison de relever significativement ses taux d’intérêt. J’aimerais voir le gouvernement prendre également des mesures allant dans le sens d’une réduction du déficit budgétaire.

Le Congrès américain s’est entendu sur le plafond de la dette. Mais l’endettement des Etats occidentaux augmente régulièrement. Est-ce que cela vous fait peur?

Oui, nous aurions dû réduire le stimulus budgétaire depuis longtemps. Le gouvernement se trouve face à un dilemme. Il hésite à embrasser ce sujet aujourd’hui par crainte d’une prochaine récession.

Dans l’idéal, le gouvernement aurait dû s’attaquer plus résolument au déficit budgétaire il y a un an. A mon avis, la situation est plus compliquée aujourd’hui.

Etes-vous optimiste sur l’évolution de l’économie?

Je suis pessimiste sur l’économie. Il me semble qu’une grande partie de la population n’exprime aucun désir de création et d’innovation. A cet égard, il existe une grande différence avec la situation observée entre 1870 et 1970 aux Etat-Unis. La société américaine semble avoir perdu le besoin d’exprimer sa créativité. Un vaste sondage auprès de la population a signalé une baisse de la satisfaction au travail depuis 1972, à l’époque où la croissance de la productivité a cessé de s’accroître. La situation est très sérieuse.

N’est-ce pas l’inverse en Asie?

Effectivement, l’intérêt pour le travail est plus marqué en Chine. Ce n’est pas un hasard si de nombreuses entreprises s’y sont créées.

Depuis 40 ans, les économistes privilégient les métiers de la finance. Le capitalisme est de plus en plus financier. Qu’en pensez-vous?

Je suppose que l’activité financière résulte peut-être d’une augmentation des besoins de financement, même si l’investissement lui-même n’augmente que modérément. L’autofinancement s’est peut-être aussi accru.