La tech ne séduit plus

Nicolette de Joncaire

3 minutes de lecture

Alors que les ETF sur les cryptodevises attirent les investisseurs américains, ceux axés sur la défense s’imposent en Europe, affirme Anne-Valère Amo de Trackinsight.

Plateforme de référence pour l’analyse et la sélection des ETF, Trackinsight – dont l’actionnaire majoritaire est Kepler Cheuvreux depuis l’an dernier, livre une analyse détaillée des flux d’ETF mondiaux portant sur plus de 12’500 expositions. Quelques points forts des tendances 2025 au 30 juin avec Anne-Valère Amo, responsable de la sélection et des stratégies ETF qui reprend à propos les paroles de Benoît Mandelbrot, «Ma vie m’est apparue comme une succession d’événements et d’accidents. Pourtant, lorsque je regarde en arrière, j’y vois un schéma.»1 Une réflexion qui s’applique aussi à l’analyse des flux ETF mondiaux sur le premier semestre 2025.

Pouvez-vous clarifier ce que montrent les données que vous avez compilées?

Il s’agit des flux nets (soldes entre entrées et sorties) en dollars cumulés depuis le début de l’année au 30 juin, classés entre investisseurs européens et investisseurs américains.

Quelles sont vos premières conclusions d’ordre général?

Les flux globaux sont positifs tant de la part des investisseurs américains (570’328 milliards de dollars) qu’européens (179’180 milliards de dollars) même si les actifs sous gestion de ces derniers ne représentent que le quart de ceux de leurs homologues d’outre-Atlantique. Les ETF obligataires représentent un peu moins de 30% du total et les ETF actions environ 57%.

«Les flux entrants vers les obligations souveraines sont significatifs, représentant 43% des flux obligataires totaux aux Etats-Unis et 50% en Europe.»

Quelles tendances significatives observez-vous sur le segment des ETF obligataires?

Au sein de l’univers obligataire, on constate un appétit pour la sécurité et la liquidité. Les ETF Cash et Cash+ comptent pour 24% du total des flux obligataires, 34% chez les investisseurs européens où le gout du risque paraît nettement plus faible. Les flux entrants vers les obligations souveraines sont significatifs, représentant 43% des flux obligataires totaux aux Etats-Unis et 50% en Europe. L’intérêt, moins marqué, pour les obligations d’entreprises (Investment Grade et High Yield) se traduit néanmoins par des flux nets positifs de part et d’autre de l’Atlantique, représentant 17% des flux obligataires totaux aux Etats-Unis et 24% en Europe.  

Et sur les ETF actions?

Au sein de l’univers des actions, on observe une préférence pour les marchés domestiques. Les Américains investissent aux Etats-Unis (68% des flux), les Européens en Europe (44% des flux). L’engouement des investisseurs européens pour le marché américain paraît s’être essoufflé (seulement 9% des flux). Par contre, les investisseurs du vieux continent diversifient davantage et sont plus enclins à se tourner vers les marchés émergents que leurs homologues aux Etats-Unis.

Que distinguez-vous au niveau de la répartition sectorielle?

Pour la première fois depuis longtemps, nous observons un désamour des techs. La décollecte, certes modeste mais nette, est marquée tant en Europe qu’aux Etats-Unis. Les Européens se tournent vers des secteurs plus défensifs, comme la santé et les services de communication. De part et d’autre, on distingue une décollecte de la consommation discrétionnaire (qui, pour rappel, inclut l’industrie automobile et notamment Tesla).  Les Etats-Unis marquent un fort désengagement vis-à-vis des ETF immobiliers, probablement en anticipation d’une baisse des taux directeurs car les REITS dominent largement la partie américaine du secteur et ont tendance à verser de généreux dividendes quand les taux sont élevés.

Un mot sur les matières premières?

Les métaux précieux représentent la quasi-totalité des flux de cette classe d’actif, avec une préférence prononcée pour l’or qui compte pour 72% des flux nets sur les métaux précieux en Europe et 95% aux Etats-Unis.

«Il est clair que les investisseurs américains s’intéressent peu aux fonds ESG avec une décollecte nette globale de 166 millions.»

Passons aux ETF thématiques.

Aux Etats-Unis, les grands gagnants sont les ETF sur les cryptodevises qui, avec plus de 15 milliards de flux nets, comptent pour plus de la moitié des flux investis dans les ETF thématiques en 2025. Ce phénomène est nettement moins sensible en Europe, où les flux vers les cryptoactifs ne représentent que 10% des flux thématiques. En Europe, ce sont les ETF axés sur la défense qui remportent la palme, concentrant 82% des flux thématiques en additionnant la défense globale et la défense européenne.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur la défense?

Le thème de la défense était traditionnellement intégré dans le secteur industriel. Il se retrouve aujourd’hui dispersé dans d’autres secteurs comme la communication (satellites), la tech (cybersécurité), l’énergie et la santé. Les fonds défense sont très hétérogènes sur le plan des performances, du nombre de positions et des frais de gestion. Toutefois, et sans grande surprise, les données depuis 2019 montrent que l’appétit pour la défense varie au gré des crises mondiales : des flux nets négatifs pendant la pandémie de COVID-19, puis un retournement marqué avec la guerre en Ukraine qui a changé la directionnalité des flux. Philippe Ferreira, Responsable Adjoint Economie & Stratégie Cross-Asset chez Kepler Cheuvreux, reste positif sur le secteur de la défense, tout en appelant à la sélectivité face à des performances très dispersées et des valorisations déjà amplifiées par l’arrivée de nouveaux investisseurs, notamment certains ETF qui ne distinguent pas toujours le potentiel réel de croissance. Cette dispersion apparait aussi au niveau des fonds, où l’exposition à la défense européenne domine en termes de performance et de valorisation, le thème restant globalement plus cher que les indices MSCI des principaux marchés.

Que dire des fonds ESG?

Il est clair que les investisseurs américains s’y intéressent peu avec une décollecte nette globale de 166 millions. Les Européens continuent à y investir (+13 milliards) mais quittent les fonds pur et dur (ESG thématiques, best-in-class) pour leur préférer des stratégies d’exclusion ou d’intégration. Il faut dire que la reclassification d’un grand nombre de fonds de l’article 9 à l’article 8, intervenue au second semestre 2022 dans le cadre de la règlementation européenne SFDR, a brouillé les repères et renforcé la préférence des investisseurs pour des approches ESG plus souples.

Défense et ESG, n’est-ce pas incompatible?

La réglementation SFDR ne bannit pas la défense en tant que telle, sauf en ce qui concerne les armes controversées. Toutefois, en l’absence d’une définition claire et harmonisée, ainsi que de listes d’exclusion consensuelles, l’exposition à ces armes varie beaucoup d’un fonds à l’autre, et plus encore d’un pays à l’autre. Il n’y a en effet aucune homogénéité entre les traités internationaux : le phosphore blanc ou les bombes à sous-munitions font l’objet d’accords partiels, tandis que l’uranium appauvri n’est même pas couvert par des traités. Avant de se positionner, l’investisseur doit donc clarifier ses convictions éthiques et évaluer le risque réputationnel potentiel auquel il pourrait être exposé.

 


1 Benoît Mandelbrot, The (Mis)Behavior of Markets: A Fractal View of Risk, Ruin, and Reward, 2004

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