La Suisse a tout pour réussir dans la finance durable

Yves Hulmann

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Pour Jörg Gasser, directeur de l’ASB, il faut que la place financière helvétique puisse mieux exporter son offre de produits dans ce domaine.


Jörg Gasser, CEO de l’Association suisse des banquiers (ASB).

Impact des taux d’intérêt négatifs sur l’économie, promotion de la finance durable, accès au marché européen ou encore les nouveaux risques susceptibles de remettre en question la stabilité des marchés financiers. Les thèmes de discussion n’ont pas manqué à l’occasion de l’édition 2019 de la Journée des banquiers jeudi à Zurich. Entretien avec Jörg Gasser, directeur de l’Association suisse des banquiers (ASB). 

Depuis cinq mois, vous êtes directeur de l’ASB. Quels ont été les sujets les plus brûlants depuis votre entrée en fonction au sein de l’organisation?

Les thèmes de discussion n’ont évidemment pas manqué. Un sujet qui a néanmoins pris toujours davantage d’importance ces derniers mois est certainement celui de la finance durable. Les questions liées à l’environnement n’ont cessé de gagner en importance auprès du public, des entreprises et de la société en général cette année. En Suisse, cela continuera jusqu’aux élections fédérales de cet automne et cela ne s’arrêtera certainement pas non plus après celles-ci.

«Les restrictions de placement dans la prévoyance professionnelle
doivent être éliminées, de même que les entraves fiscales.»
Que peut faire l’ASB pour promouvoir la finance durable?

En matière de finance durable, je pense que la place financière suisse dispose de toutes les compétences nécessaires pour devenir un «hub» international de premier plan dans ce domaine – mais qu’elle n’est pas pour autant encore tout à fait prête d’y parvenir.

Que faudrait-il encore?

Nous devons nous assurer que les institutions financières suisses puissent non seulement proposer des services financiers de premier plan en matière de finance durable mais aussi qu’elles aient la possibilité de les distribuer dans le monde entier. Nous devons définir des critères communs, des labels qui soient internationalement reconnus dans ce domaine. En plus, les restrictions de placement dans la prévoyance professionnelle doivent être éliminées, de même que les entraves fiscales. Tout le reste est à notre disposition: nous avons en Suisse des experts à la pointe dans ce domaine, les start-up nécessaires, de grands établissements avec des capacités de distribution sur le plan mondial.

Si l’on revient à la question de la «taxonomie», soit les différentes manières utilisées pour définir ce qu’est la finance durable, vous plaidez en faveur d’une approche coordonnée sur le plan international. Au lieu d’attendre, la place financière suisse ne peut-elle pas prendre les devants et agir comme précurseur en la matière?

Effectivement, il n’y a aucune raison d’attendre. Il y a, au demeurant, aussi des établissements qui définissent eux-mêmes leurs propres critères en matière de finance durable, sans attendre une coordination internationale dans ce domaine. S’agissant de la place financière suisse spécifiquement, la question qui se pose est celle de savoir dans quelle mesure nos produits de finance durable sont exportables ailleurs. Sans labels communs, ce sera difficile. Avec des labels communs, on améliore les chances de pouvoir commercialiser ailleurs des fonds, des certificats ou d’autres produits conformes aux principes de la finance durable.

«La question qui se pose pour nous est de savoir comment la branche
peut réagir à un éventuel nouvel abaissement des taux de la BNS.»
Vous préconisez aussi la suppression des droits de timbre et la réforme de l’impôt anticipé. Est-ce que cela suffirait réellement à améliorer l’attrait des produits liés à la finance durable?

Cela permettrait d’éliminer certains désavantages concurrentiels pour la place financière suisse. On pourrait aussi décider de privilégier fiscalement tous les produits liés à la finance durable, en les exceptant de l’impôt anticipé, par exemple.

Autre grand sujet du moment: les taux négatifs. L’ASB rend attentif à toutes les conséquences défavorables qui en résultent, non seulement pour les banques elles-mêmes mais aussi pour l’économie en général, ses effets sur les petits épargnants, etc. Que peut toutefois faire l’ASB en la matière? Les taux négatifs font partie du champ de compétence de la BNS…

C’est vrai. La question qui se pose pour nous, en tant qu’organisation faîtière, est néanmoins de savoir comment la branche peut réagir - et faire face à un éventuel nouvel abaissement des taux directeurs de la BNS. A ce sujet, on peut envisager différentes options: tout d’abord, avoir une discussion coordonnée sur ce sujet, puis idéalement émettre des recommandations sur la manière avec laquelle les banques puissent agir en cas de nouvelle baisse des taux.

«L’important est plutôt que tous les acteurs de la branche
– qu’ils aient un statut de banque ou non – parviennent à interagir entre eux.»
En cas de nouvelle baisse des taux, le scénario le plus probable n’est-il pas qu’un établissement leader dans la branche prenne les devants et décide lui-même de répercuter les taux négatifs aux petits épargnants?

Nous sommes encore loin de ça et une telle décision incomberait aux banques elles-mêmes. De notre côté, nous pouvons seulement travailler à la définition d’une position commune à ce sujet.

Cela ne risquerait-il pas d’être considéré comme une entente - ce qui serait problématique au niveau de la législation anticartellaire?

C’est un point à examiner. Mais nous n’en sommes pas encore là.

L’ASB évoque aussi la question des nouveaux acteurs actifs dans les services financiers. Les start-up fintech ou autres néo-banques, qui occupent parfois seulement un créneau de niche très précis, deviendront-elles, un jour, aussi membres de l’ASB?

Dans toutes les phases de transformation au sein d’un secteur donné, on assiste à une atomisation au sein de la branche. Certains acteurs vont subsister, d’autres pas. Maintenant, tous ces acteurs ne vont pas forcément chercher à obtenir une licence bancaire. De mon point de vue, la question de savoir qui est membre ou non de notre association n’est pas la plus décisive. L’important est plutôt que tous les acteurs de la branche – qu’ils aient un statut de banque ou non – parviennent à interagir entre eux, à échanger des compétences, etc., de manière à créer les synergies nécessaires pour maintenir la compétitivité de notre place financière à l’avenir.