Avec la baisse des taux d’intérêt, les titres à dividendes élevés redeviennent attractifs. Mirabaud Asset Management gère 1,5 milliard de francs au sein d’un fonds orienté sur les actions suisses à dividende qui compte deux compartiments, l’un dédié aux petites et moyennes capitalisations, l’autre, de 30 millions, aux actions suisses à dividendes inclues dans le Swiss Performance Index SPI®, avec un objectif de rendement sur le dividende supérieur à l’indice. Thomas Jäger, gérant des stratégies à haut dividende auprès de Mirabaud Asset Management, répond aux questions d’Allnews:
Les investisseurs ne parlent que de forte croissance et d’intelligence artificielle. Quel est l’intérêt d’investir dans les actions à dividende élevé?
La situation est un peu schizophrène. Quand les taux d’intérêt étaient nuls ou même négatifs, tout le monde s’était centré sur Nestlé, avec un rendement de 2,5% sur le dividende. Chacun était convaincu de ses vertus de valeur refuge. Aujourd’hui, personne ne veut acheter Nestlé alors que le rendement sur le dividende a grimpé à plus de 4% et que les taux sont extrêmement bas. L’intérêt reste concentré sur Nvidia.
Au sein des investisseurs, en matière de dividendes, il existe vraiment deux camps. Nous faisons partie de celui qui y trouve de grands avantages.
Est-ce que cet intérêt se traduit par des afflux de capitaux?
Nous ne les observons pas encore. Le thème de l’IA est davantage porteur en ce moment. Finalement, cela dépendra de la performance à moyen terme. A notre avis, le rapport entre le potentiel de rendement et le risque devient plus attractif pour les actions à dividendes.
Il est sans doute intéressant de gagner 4% de dividende avec Nestlé, mais si l’action baisse davantage, quel est l’intérêt d’un achat?
C’est pourquoi nous ne regardons pas que le niveau du dividende. Nous considérons ce que nous appelons le «compounding score», un indice de qualité conçu pour mettre en évidence les entreprises qui présentent des arguments de vente uniques et donc des caractéristiques de croissance attrayantes, et celles qui génèrent véritablement de la valeur ajoutée sur l'ensemble du cycle.. Nous cherchons des titres offrant un rendement du dividende élevé, des sociétés qui génèrent de la valeur ajoutée et surperforment souvent dans leur secteur, afin d’obtenir à la fois un bon rendement et une croissance du cours à moyen terme. Nous parlons de «compounding score» pour souligner l’effet positif des intérêts composés. Ce score est basé sur le rendement du capital investi, l'avantage concurrentiel spécifique d'une entreprise pour défendre les rendements attractifs du capital investi, la performance de l'entreprise dans son secteur et la qualité de la gestion.
«Nous avons également réduit notre exposition aux actions du secteur des assurances.»
Nous avons élaboré une approche qui vise une croissance minimale du bénéfice par action comprise entre 5% et 9% et notre propre score de capitalisation. Ces différents facteurs nous permettent de nous distinguer d’un ETF sur les actions suisses à dividende, lequel comprend 45% d’assurances.
Nous n'avons pas de biais important, nous sommes davantage diversifiés dans les secteurs et les modèles économiques spécifiques aux entreprises.
Nous avons construit un tableau présentant d’un côté la qualité de l’entreprise, soit le «compounding score», et de l’autre le rendement du dividende (3% en moyenne pour le SPI®). Belimo présente le «compounding score» le plus élevé, et nous l’avions surpondéré, mais le cours s’étant tellement accru, nous avons réduit la position. Son rendement du dividende est inférieur à la moyenne. Nous avons également réduit notre exposition aux actions du secteur des assurances. A l’inverse, nous avons acheté, durant la récente phase de faiblesse, des titres tels que Partners Group, Nestlé, DKSH et Cembra.
Nestlé est votre première position. Quelle est votre thèse?
Nous pensons que Nestlé se trouve à un point d’inflexion avec la nomination d’un nouveau président du conseil d’administration, l’ancien CEO d’Inditex, et d’un nouveau CEO. Le moment est venu de croire à un retournement. Des changements sont en vue.
Des «value traps» existent naturellement dans les titres à haut dividende et nous voulons les éviter. Par exemple nous n’avons ni Clariant, ni Mobilezone, ni Adecco. Leur dividende est généreux, mais il n’est pas toujours garanti. Leur bilan ne nous convainc pas. Nestlé, par contre, n’a jamais baissé son dividende depuis de nombreuses décennies et elle ne le réduira pas maintenant.
Sunrise offre un rendement direct de plus de 7%. Est-ce attractif?
Nous avions Sunrise en portefeuille, mais nous l’avons vendu en raison d’une valorisation trop élevée. Le potentiel d’augmentation du dividende est limité. La qualité du bilan est insuffisante.
Si l’ETF sur les actions à dividende comprend 45% d’assurances, quelle est votre attitude à l’égard de ce secteur?
Nous surpondérons les financières en raison de Cembra et Partners Group, mais nous avons pris nos bénéfices sur les assurances. Nous sommes neutres ou légèrement sous-pondérés dans ce secteur. La hausse des assurances a été trop rapide et nous avons pris nos bénéfices au profit de Partners Group, DKSH, Nestlé.
Zurich Insurance représente 15% d’un ETF suisse orienté sur les dividendes. Après avoir été surpondérés dans ce titre, nous sommes redevenus neutres par rapport à l’indice SPI®. Bâloise et Helvetia sont sous-pondérés, ainsi que Swiss Life après sa hausse. Helvetia offre un rendement du dividende de 3,4%, ce qui est historiquement bas pour une assurance et pour Helvetia dans l’environnement actuel. Je préfère Nestlé avec un rendement de 4,3%.
Quelle est la corrélation entre les taux d’intérêt suisses et le rendement du dividende?
La corrélation n’est pas stable. Dans le cas de Nestlé, la relation est inverse: quand les taux d’intérêt ont diminué, l’action s’est appréciée. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Mais la situation pourrait changer.
«Nous avons élaboré une approche qui vise une croissance minimale du bénéfice par action comprise entre 5% et 9% et notre propre score de capitalisation.»
La corrélation n’est forte et stable que dans un seul domaine, celui des actions immobilières. Quand les taux baissent, la prime par rapport à la valeur intrinsèque est très élevée. Nous ne détenons aucun titre de ce secteur dans le Swiss Dividend Funds, parce que la prime dépasse 30%, ce qui nous paraît exagéré.
D’une façon générale, je me méfie des jugements basés sur la corrélation, sauf dans le domaine de l’immobilier. Sur le plan global, il est intéressant de constater que les valeurs de croissance ont très bien performé aux Etats-Unis à cause de la technologie, mais en Europe les titres «value» surperforment depuis deux ans en raison des bancaires, surtout, et de l’immobilier.
Votre fonds surperforme l’indice cette année. Quelle est votre «part active»? Votre approche est-elle celle d’un fonds à fortes convictions?
Actuellement, la «part active» s’élève à environ 30%, mais ce taux varie. Il atteignait 40% il y a quelque temps. En comparaison aux autres fonds en actions suisses, nous sommes un fonds actif.
Notre position dans Nestlé a beaucoup évolué. Nous sommes passés d’une sous-pondération à une surpondération de 3%. Peu de fonds sont autant surpondérés dans Nestlé. Nous sommes surpondérés de 4% dans Cembra, 2% dans Partners Group. Notre approche est celle d’un fonds à fortes convictions. Au total, notre fonds comprend 30 positions à fortes convictions.
Quelles sont vos attentes sur les actions suisses pour ces prochains 12 mois?
La valorisation des actions suisses se situe dans la moyenne historique mais la croissance des bénéfices est modeste. Elle est même nulle cette année en raison de la baisse des monnaies étrangères telles que le dollar. C’est pourquoi une stratégie basée sur des dividendes qui ne devraient pas être réduits nous semble tout à fait appropriée dans l’attente d’une nouvelle expansion du multiple des bénéfices.
La croissance des bénéfices devrait remonter vers 6 ou 8% l’an prochain. C’est pourquoi nous sommes optimistes pour 2026. Un scénario de «boucles d’or» peut se mettre en place l’année prochaine, avec une baisse des taux américains et une absence de récession, alors qu’en Europe nous devrions assister à une accélération de la croissance.
Les titres qui sont bien placés au sein de notre «compounding score» devraient en profiter, y compris Tecan, Partners Group, DKSH ou SGS. Toutefois, des divergences importantes devraient se produire.
Nestlé fait partie des opportunités, tout comme le secteur de la pharma qui est fortement sous-représentée dans les portefeuilles globaux en comparaison à l’historique. En général, quand le secteur manufacturier affiche de mauvaises performances, la pharma se comporte bien. Aujourd’hui, cela ne se vérifie pas. Les deux secteurs sont en difficulté. Dès que les discussions sur les prix des médicaments et les droits de douane se seront apaisées, le secteur pharmaceutique devrait rebondir en 2026.
Quelle est l’influence des droits de douane sur les politiques de dividendes des entreprises?
Environ 20% des exportations suisses prennent la route des Etats-Unis et 70% de ces 20% ne sont pas encore concernés parce qu’il s’agit de produits pharmaceutiques. Par conséquent, 6% des exportations vers les Etats-Unis sont aujourd’hui pénalisées par les droits de douane de 39%. La Suisse est capable de relever ce défi sans tomber en récession.
Notre portefeuille ne comprend pas de titres susceptibles de souffrir des droits de douane, à l’exception de Tecan. Ses marges devraient en être réduite de 1% (100 points de base). Mais son bilan est solide, son free cash-flow est attractif, sa valorisation semble intéressante, si bien que la direction vient d’annoncer un plan de rachats d’actions. Cela confirme notre opinion favorable à son égard. Son dividende ne devrait pas diminuer. Notre slogan est celui-ci: «Earn while you wait (dividende), grow while you sleep».