La croissance est dans le pré

Salima Barragan

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«Il est important de comprendre l’agriculture pour répondre aux enjeux de demain», prévient Carole Millet, de Banque SYZ.


©Keystone

Selon le rapport du World Economic Forum sur les risques globaux de 2019 intitulé «Out of control» et publié en janvier, la pénurie alimentaire ne figure plus parmi les 5 risques principaux. Et ce depuis 2012. Le changement climatique et la rareté de l’eau sont aujourd’hui en tête des préoccupations. Pourtant, ces trois problématiques sont liées car l’agriculture intensive est le principal responsable de gaz à effet de serre. De même, l’agriculture occupe une place dérisoire dans les indices financiers. Il est temps développer l’alimentation durable et de réhabiliter ce secteur dans la finance moderne. Entretien avec Carole Millet, responsable de la sélection des fonds chez Banque SYZ. 

L’agriculture est une thématique qui vous tient particulièrement à cœur. Comment interprétez-vous le fait que selon le rapport du WEF, les risques de crises alimentaires aient été éclipsés par le changement climatique?

La notion de changement climatique est assez jeune. Nous voyons dans les médias des images chocs liées aux catastrophes naturelles. Malheureusement, ces deux notions sont liées car l’agriculture intensive est devenue le plus grand contributeur du réchauffement climatique. Nous surexploitons les ressources sans penser aux conséquences environnementales. L’augmentation de la population et les craintes de pénuries ont mis en avant l’agriculture intensive qui a transformé la chaîne de production et qui utilise des fertilisants synthétiques pour pousser les productions à leurs extrêmes. En ayant augmenté la productivité, on a fragilisé l’environnement.

Concrètement, quel est l’impact de l’agriculture intensive sur l’environnement?

L’agriculture est le plus grand contributeur au réchauffement climatique. Elle émet plus de gaz à effet de serre que le secteur du transport, notamment à cause du méthane émis par l’élevage intensif, mais aussi par le dioxyde de carbone libéré par la déforestation. Nous avons aujourd’hui rasé l’équivalent de l’Amérique du Sud pour cultiver des graines, et bien plus encore pour cultiver du bétail. La qualité des sols s’est appauvrie, et les toxines chimiques ont pollué les nappes, lacs et rivières. C’est tout un écosystème que nous sommes en train de modifier.

«Nous consommons trop!
Les pays développés surachètent et surexploitent à bien des niveaux.»

Ces pratiques posent d’immenses problèmes démographiques. La profession d’agriculteur se retrouve délaissée car incomprise, difficile et mal rémunérée. Dans bien des régions, les mouvements démographiques des zones rurales aux zones urbaines, entrainent des problèmes sociaux et sanitaires sans précédent. On évalue à 11 millions par semaine le flux migratoire vers les méga cités et les infrastructures sont loin d’être adaptées. Comment apporter la stabilité économique et politique, la sécurité à des pays déjà au bord du précipice? On estime à 2 milliards le nombre d’individus qui n’ont pas accès à l’eau potable.

Pour bien comprendre l’impact de la nutrition sur le changement climatique, il faut évaluer je pense certains paramètres. Nous consommons trop! Les pays développés surachètent et surexploitent à bien des niveaux.

Pour prendre des chiffres clairs, on estime que le secteur de l’agriculture coûte 30% de l’énergie mondiale produite par année. Dans ce chiffre, le gaspillage de nourriture lui seul en coûte 10%. Ces chiffres sont effarants. Selon un rapport très détaillé des Nations Unies, 60 millions de tonnes de nourriture et par an sont gaspillées aux Etats Unis et en Europe ce chiffre atteint 100 millions. Cela équivaut à 31% de l’agriculture ainsi produite. Et les déchets produisent également leur lot de dioxyde de carbone, soit environ 33 gigatonnes, l’équivalent des émissions combinées de la Russie et du Japon.

Comment rendre l’agriculture plus efficiente, afin de doubler les productions pour nourrir d’ici 2050 plus de 9 milliards d’individus, sans dégrader notre planète?

L’enjeu est considérable! Comme les habitudes alimentaires évoluent, la production de graines devra en effet doubler. Seulement 55% des graines nous alimentent directement car le reste nourrit le bétail. Les besoins en eau devront augmenter de 55%. L’agriculture intensive a déjà causé assez de dommages et ne pourra répondre à cette demande sans conséquences dramatiques pour notre planète. Nous devons nous tourner vers la recherche et la technologie pour rendre les fermes plus productives. Il faut aussi changer les pratiques et soutenir les investissements responsables ainsi que les sociétés aux pratiques propres comme les feuilles de route SDGs. 

«Le smart farming a un coût et les gouvernements
devraient soutenir leurs agriculteurs dans cette transition.»
Ainsi, les technologies disruptives pourraient révolutionner les modes de production?

Oui, c’est déjà le cas. L’agriculture de précision utilise des software, des GPS et des capteurs pour améliorer la productivité, tout en optimisant la gestion de l’eau et en limitant l’usage des fertilisants et des pesticides. Le «smart farming» a cependant un coût et les gouvernements devraient soutenir leurs agriculteurs dans cette transition. 

Le secteur de l’agriculture représente un poids insignifiant dans les indices mondiaux malgré qu’il soit lié à la démographie et aux changements climatiques…

C’est bien là tout le problème! Si l’on se réfère à l’indice mondial MSCI All countries, qui représente 42'000 milliards de dollars en capitalisation boursière, l’indice «Agriculture et Food Chain» représente 933 milliards soit 2,2%. Si 1 franc est investi dans un indice mondial, seulement 20 centimes soutiennent la nutrition. Nestlé représente 27% de cet indice, donc uniquement 7 centimes reviennent réellement à l’agriculture. Cela vient du phénomène de l’écrasement des mégas capitalisations technologiques. L’agriculture devrait, tout comme les énergies renouvelables et le traitement de l’eau, avoir une place plus forte que le reste. 

«Nous pouvons identifier les acteurs du marché avec une forte empreinte ESG.»
Comment peut-on participer activement à la thématique de l’agriculture durable par le biais des investissements?

Nous devons repenser la finance de demain car nous avons la responsabilité d’orienter nos clients sur des investissements porteurs de croissance mais aussi de qualité. Ces derniers y sont extrêmement réceptifs. Nous pouvons identifier les acteurs du marché avec une forte empreinte ESG (Environnementale, Sociale et de Gouvernance). En faisant le choix de soutenir les entreprises du secteur agroalimentaire, nous soutenons financièrement l’innovation mais aussi dé-corrélons leurs actifs, les rendant moins sensibles aux aléas capricieux de la bourse. Nous pouvons aussi choisir, dans une forme qui offre moins de liquidité certes, des solutions de type «emprunts» mieux connus sous le nom «d’impact bonds» avec des partenaires sérieux et engagés. Les agences gouvernementales et les investissements privés offrent également un large choix d’investissements durables.

Et au niveau individuel?

Au niveau individuel, un changement de mentalité s’impose afin de limiter le gaspillage, de ne pas surconsommer, de repenser nos gestes au quotidien et de soutenir nos agriculteurs locaux. Mais j’ai conscience que cela n’est pas facile! Les habitudes, surtout les mauvaises, sont dures à changer.

Selon vous, dans le futur, quelle sera la place de l’agriculture dans la finance?

Il semble que les marchés s’essoufflent et que certains géants du secteur technologique perdent de leur attrait. Lors du dernier trimestre 2018, les 1’400 milliards de dollars en capitalisations boursières perdus par les FAANG et Microsoft laissent perplexes. J’aime à croire que nous pouvons changer les choses, et que les acteurs financiers, les gouvernements et les individus vont œuvrer de concert. Il s’agit de notre monde, et nous n’aurons pas de deuxième chance.