L’épée de Damoclès du commerce mondial

Salima Barragan

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Selon Vincent Juvyns de J.P. Morgan AM, les dommages de la guerre commerciale sont considérables.

En ce début d’année, cinq personnalités du monde de la finance partagent avec les lecteurs d’Allnews leurs vues sur trois grands thèmes qui marqueront les douze prochains mois: guerre commerciale, politiques monétaires et fiscales, élections américaines. Ils dévoilent aussi quelle sera leur politique d’investissement. Autour de quatre questions clés, l’équipe d’Allnews vous souhaite une heureuse année 2020.

Dans le premier volet de cette série, Vincent Juvyns, stratégiste chez J.P. Morgan Asset Management évoque les dommages considérables de la guerre commerciale, notamment auprès des économies exportatrices. Aussi, «bien que les politiques monétaires aient gagné leur bataille contre la déflation, la victoire d’une croissance durable n’est pas encore acquise», estime-t-il. Malgré l’amélioration de l’environnement économique, il s’attend à des perspectives bénéficiaires plus faibles.

La bataille contre la déflation semble gagnée
mais pas celle de la relance d’une croissance durable.
Quel bilan tirez-vous des dommages créés par la guerre commerciale?

Les dommages sont considérables puisque le volume des exportations mondiales, qui croît en moyenne de 5% par an, s’est contracté en 2019 entrainant une baisse de la croissance mondiale d’environ 3% à son plus bas niveau depuis 2009. Ce sont cependant les économies exportatrices qui ont été les plus touchées. La Chine devrait ainsi enregistrer son rythme de croissance le plus faible depuis 30 ans tandis que la croissance européenne devrait ralentir à son niveau le plus bas depuis 5 ans.  Même si un accord commercial est trouvé, il faudra néanmoins compter un certain temps pour que la confiance des entreprises reparte et que l’activité économique redémarre. Dans ce contexte, la croissance mondiale devrait dès lors continuer à être faible à l’entame de 2020 mais pourrait s’accélérer à partir du second trimestre si l’accord commercial est finalement conclus ainsi que grâce à des effets de base positifs. Le commerce international demeurera cependant une «épée de Damoclès» tout au long de l’année puisqu’aux négociations sino-américaines, s’ajoutent celles entre l’Europe et les Etats-Unis ainsi qu’entre l’Europe et la Chine. Les négociations sino-américaines seront en outre au menu de la campagne présidentielle américaine.

Quel mix de politiques monétaire et de relance pourrait prolonger le cycle économique?

La politique monétaire a jusqu’ici été «the only game in town» et a permis d’éviter le pire dans nombre d’économies. La bataille contre la déflation semble gagnée mais pas celle de la relance d’une croissance durable. À cet égard, la politique monétaire montre ses limites. En effet, nos économies se sont tertiarisées ces dernières années, et sont donc moins sensibles aux baisses de taux d’intérêts. Nombre d’économistes fondent dès lors leurs espoirs sur des politiques budgétaires susceptibles de prendre le relai. Il faut toutefois demeurer raisonnable dans nos attentes. En effet, les Etats-Unis ne devraient pas annoncer de nouvelles mesures en 2020 puisqu’une grande réforme fiscale a déjà été implémentée en 2018 et que le monde politique sera concentré sur les élections présidentielles. La Chine a pris davantage de mesures budgétaires ces derniers mois mais rechigne à en faire davantage pour éviter de créer des déséquilibres économiques tels qu’une bulle immobilière, comme ce fut le cas après le lancement de son plan de relance en 2009. Enfin, l’Europe a retrouvé une certaine marge de manœuvre budgétaire grâce à une baisse (entre 1 et 1,5% du PIB) des charges d’intérêts sur les dettes souveraines mais elle ne peut se permettre de dévier du pacte de stabilité et de croissance car l’effet des mesures budgétaires prises serait effacé par le renchérissement des coûts de financement. En conclusion, la politique budgétaire ne devrait être que marginalement plus accommodante en 2020 et la politique monétaire devrait dès lors rester centrale dans la plupart des économies.

L’environnement économique devrait être
marginalement plus positif en 2020.
Qu’attendez-vous des élections américaines de novembre?

Historiquement les périodes républicaines ont été favorables aux marchés financiers tandis que les périodes démocrates ont joué un rôle plus positif sur l’économie. Il est difficile de se prononcer à ce stade sur l’issue de ces élections mais dans tous les cas le résultat ne devrait pas être disruptif pour l’économie et les marchés. La marge budgétaire des États-Unis est limitée et la priorité à donner aux investissements en infrastructure fait consensus. En termes de politique commerciale, les Républicains et les Démocrates s’accordent par ailleurs sur une ligne dure vis-à-vis de Pékin.  

Quelle sera votre politique d’investissement en 2020?

Les perspectives pour 2020 demeurent incertaines à nombre d’égards. Cependant, les éléments suivants semblent relativement surs. L’environnement économique devrait être marginalement plus positif en 2020. Les taux courts et longs devraient globalement rester bas. La politique monétaire devrait demeurer accommodante. Après le fort rebond de 2019, les valorisations des marchés d’actions sont en ligne voire légèrement supérieures à leurs moyennes historiques. Les perspectives bénéficiaires devraient être en ligne avec la croissance nominale, c’est-à-dire faibles.

Compte tenu de ces éléments, nous avons pour thème central de privilégier les classes d’actifs dites de «rendement». Nous avons également renforcé notre exposition aux marchés d’actions, en privilégiant les Etats-Unis et les pays émergents - surtout l’Asie et la Chine -, au détriment de l’Europe.  En termes sectoriels, nous marquons une préférence pour le secteur financier ainsi que le secteur technologique aux Etats-Unis et dans les marchés émergents. Sur le plan obligataire, le challenge est de trouver des taux positifs en euros ou francs suisses. Dans ce contexte, nous privilégions notamment le crédit européen ou la dette émergente avec notamment une position longue en duration chinoise. Enfin, en 2020 il faudra également maintenir une exposition aux classes d’actifs alternatives, a l’instar de l’infrastructure tant sur la dette que l’equity et les hedge funds.