Impact investing: point de situation

Nicolette de Joncaire

3 minutes de lecture

Etat des lieux de la microfinance avec Roland Dominicé de Symbiotics pour le Geneva Forum for Sustainable Investment (GFSI).

 

La Suisse se profile en chef de file de l’investissement privé dans la microfinance. Les trois principales maisons suisses sont à présent leaders d’un marché mondial plutôt exclusif puisqu’une dizaine de sociétés s’en partagent l’essentiel. Genève, déjà centre d’opération de la mise en œuvre des Objectifs de développement durable des Nations-Unies, va accueillir le secrétariat du réseau FC4S (Financial Centres for Sustainability). A l’occasion de la 9ème édition du Geneva Forum for Sustainable Investment (GFSI), Roland Dominicé présente un état des lieux du marché de l’impact investing. 

L’afflux de capitaux vers la microfinance s’est beaucoup renforcé au cours des deux dernières années. Le confirmez-vous?

En vérité, la tendance des flux de capitaux vers la microfinance est stable avec une croissance des apports de 20 à 30% chaque année depuis 15 ans. Globalement, les capitaux investis à travers des fonds de placement privés étrangers Nord-Sud se montent aujourd’hui à 13,5 milliards de dollars répartis sur une centaine de fonds. A ces fonds, il convient d’ajouter les fonds obligataires, les apports des banques de développement et l’épargne locale. Sur les derniers 5 ans, notre capacité à originer des transactions est passée de 300 à 800 millions par an. Nos propres actifs sous gestion ont vu une croissance de 300 millions à 2,1 milliards en 12 ans, soit un facteur de 1 à 7, et nous gérons actuellement 25 fonds ainsi qu’un certain nombre de mandats pour le compte de grands investisseurs institutionnels. 

«L’engouement du marché et des Etats pour la finance durable
est énorme depuis la COP21.»
Comment évolue l’univers des acteurs de la microfinance? Beaucoup de nouveaux venus?

Il y a 10 ans, 10 acteurs couvraient 90% du marché. Aujourd’hui … rien n’a changé. Ce sont les mêmes avec une différence toutefois: partis à peu près à égalité les trois maisons suisses de microfinance sont à présent les leaders du marché. La Suisse est réellement la pionnière de l’impact finance malgré un petit retard dans la finance durable que Swiss Sustainable Finance s’attache aujourd’hui à combler.

Les autorités d’autres pays sont désormais très engagées vers la finance durable. En Suisse, on ne parle ni de labellisation, ni de soutien formel de la Confédération.

Depuis la COP21, l’engouement du marché et des Etats – en France par exemple – pour la finance durable est énorme. En Suisse, il y a moins d’interventionnisme sur le marché de l’état de la part du gouvernement par rapport à d’autres juridictions européennes:  pas de labellisation, pas d’incitations fiscales, pas de fast track pour l’enregistrement de produits. Le fait que le pays ne possède pas de banque de développement explique d’ailleurs peut-être ce dynamisme du secteur privé. Toutefois, l’ONU semble avoir délégué à Genève la mise en application des Objectifs de développement durable: c’est un atout de taille pour la place. 

Le doute a longtemps plané sur la rentabilité de la microfinance. Quel est le bilan aujourd’hui?

En dollars, le rendement moyen sur 10 ans des véhicules de microfinance (MIV) intégrés dans notre indice SMX est de 3,2%, avec une volatilité extrêmement faible (0,57%) et une corrélation aux marchés financiers traditionnels pratiquement inexistante. 

«L’Amérique du Sud reste l’épicentre de la microfinance grâce, en partie,
à des économies dollarisées et à son ouverture aux capitaux étrangers.»
Quel est le taux de défaut de ce type d’investissement?

En temps normal, le pourcentage de prêts dits non performants (NPL) se situe entre 1 et 2%. En temps de crise (lors de fortes crises politiques ou environnementales par exemple), il peut grimper jusqu’à 5%. En réalité, les pertes sèches se situent entre 10 et 50 points de base par année en moyenne depuis le lancement de notre indice en 2004. 

Maintenant qu’elle s’est établie de manière stable, la microfinance n’intéresse-t-elle pas les poids lourds de la finance?

Malgré un volume d’investissement direct étranger de 13,5 milliards, ces volumes restent relativement faibles pour les principales banques d’investissement ou assets manager internationaux. Ceci étant les choses évoluent et nous avons pu observer par exemple la reprise d’un gérant de fonds américain, Elevar, par TPG Capital, sur le segment private equity, ou le rachat d’Imprint Capital, en Californie, par Goldman Sachs, ces dernières années – pour parler de l’univers plus large de l’impact investing. 

Quelles sont les régions les mieux structurées pour accueillir la microfinance?

L’Amérique du Sud reste l’épicentre de la microfinance grâce, en partie, à des économies dollarisées et à son ouverture aux capitaux étrangers. Par contre, pour la première fois cette année, l’Asie du Sud et du Sud-est va passer en tête en termes de volumes d’investissements. Et l’Afrique, malgré une part de marché de 10 à 15%, est la région où la croissance est la plus rapide. 

Quelles particularités ont vos propres stratégies?

Nous sommes les seuls gérants microfinance à pouvoir offrir des stratégies en monnaie locale non couvertes. En 2017, les stratégies « unhedged » ont produit des rendements de 8 à 9% en dollars et de 4,5% en francs suisses. Une étude sur 10 ans nous a montré que le différentiel de rendement entre fonds non hedgés et fonds hedgés était, les trois quarts du temps, positif. Cette approche est importante pour des investisseurs qui cherchent à échapper aux taux de couverture de change actuels entre le dollar et les monnaies européennes.

«Nous sommes fiers de notre coopération
avec UBS et le SECO.» 
Vous structurez également vos propres obligations.

Nous structurons effectivement des obligations émises au Luxembourg que nous pouvons intégrer dans nos véhicules de placement. Ces obligations sont «UCITS compliant» et permettent dès lors d’intégrer l’obligataire microfinance ou impact investing dans des portefeuilles traditionnels. Nous venons de lancer la plateforme Plumseeds.com pour les investisseurs professionnels qui sont intéressés par cette approche.

En dehors de la gestion de fonds, comment articulez-vous votre activité?

Symbiotics se positionne sur toute la chaine de valeur, en anticipation de la demande de notre clientèle bancaire et institutionnelle: autant sur la recherche et le rating crédit ou social, que sur les structurations obligataires, le conseil d’investissement, la gestion de fonds ou encore, ce qui est propre à notre secteur, sur l’offre d’assistance technique pour nos cibles d’investissement: un domaine important pour les banques de développement et donateurs privés actifs dans ce domaine. Nous sommes particulièrement fiers de notre coopération avec UBS et le SECO sur ce segment, dans la mesure d’impact pour les petites entreprises qui bénéficient de nos financements.  

En quoi consiste cette collaboration?

Nous suivons sur le terrain, en collaboration avec l’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement à Genève, l’impact sur 500 PME dans 10 pays émergents en direct, afin d’évaluer l’amélioration que leur procure notre financement, notamment au niveau de l’emploi. 

Comment se répartissent vos investisseurs?

Nous sommes spécialisés dans la personnalisation de solutions d’investissements pour des grands groupes bancaires qui désirent des produits internes destinés à leur clientèle, en particulier une clientèle institutionnelle de type caisse de pension ou société d’assurance vie. Cette part représente environ deux tiers de nos investisseurs finaux. Le reste est réparti équitablement entre des investissement privés, dits «qualifiés», des petits investisseurs «retail», et pour environ 7 ou 8% des banques de développements et agences gouvernementales.