La Global Management Conference (GLOBAM) organisée par l’Association Luxembourgeoise des Fonds d'Investissement (ALFI) compte parmi les rendez-vous clés de l'année dans le domaine des fonds de placement. Hormis les questions liées à l'évolution de la réglementation et celles liées à la distribution des produits dans les différents marchés européens et à l'étranger, celle de la croissance du marché des ETF qui sont gérés en partie de façon active a aussi été largement abordée. Le point avec Serge Weyland, CEO d'ALFI, qui s'exprimait à l'occasion de l'événement qui s'est tenu fin mars à Luxembourg.
Au sein du secteur du secteur financier, il y a un débat récurrent s'il est possible ou non d'obtenir de meilleurs résultats avec des fonds actifs qu'avec des instruments passifs tels que des ETF. Peut-on toutefois encore complètement séparer la gestion active de la gestion passive? Comment avez-vous perçu l'évolution de ce débat au cours de l'événement ALFI Global Management Conference fin mars?
A l'ALFI, nous considérons comme ETF actif tout ce qui n'est pas purement passif. Et effectivement, il y a une gradation importante entre gestion active et passive. Le spectre est relativement large. Au Luxembourg, quand nous parlons du développement des ETF, nous considérons l'ETF d'abord comme une enveloppe qui permet d'accéder à d'autres canaux de distribution, qu'ils investissent de façon active ou passive. Il y a des stratégies entièrement passives distribuées sous forme d'ETF. Le Luxembourg reste néanmoins le plus grand domicile pour les fonds UCITS avec gestion active. La proportion d'UCITS en gestion active à Luxembourg atteint près 90%. Certains investisseurs n'ont pas toujours accès à certains fonds - le fait de proposer des stratégies similaires sous forme d'ETF facilite dès lors cet accès.
«Même si les fonds passifs dominent toujours le marché des ETF, les produits gérés activement représentent désormais environ 25% des entrées de capitaux dans ce domaine.»
Quelle est la part des ETF gérés avec une approche active et celle-ci tend-elle à augmenter?
On a commencé à voir des acteurs qui se sont dits, afin de pouvoir mieux distribuer mes fonds sur ces plateformes, je pourrais aussi utiliser la forme de l'ETF, en faisant coter mon fonds en gestion active via un tel véhicule. Parmi les leaders de la gestion d'ETF active, on trouve des instituts comme JP Morgan qui ont commencé très tôt à proposer ces véhicules. Même si les fonds passifs dominent toujours le marché des ETF, les produits gérés activement représentent désormais environ 25% des entrées de capitaux dans ce domaine. Et 40% des nouveaux ETF UCITS lancés sont gérés activement, selon JPMorgan Asset Management (Europe).
Les ETF actifs sont-ils gérés de manière aussi active que les fonds de placement classiques?
Les stratégies de gestion active sous forme d'ETF correspondent plutôt à ce que l'on appelle du smart bêta ou du bêta plus. Il s'agit donc de stratégies systématiques, complétées par un overlay un peu plus actif. Avec ces instruments, il n'y pas de gérants de portefeuille qui font du stock picking très actif. Nos attentes concernant le développement des ETF actifs, c'est aussi que les fonds qui pratiquent une gestion véritablement active adoptent progressivement également le format ETF. Il est possible de le faire très facilement aux Luxembourg sous forme de share class de différents types.C'est un trend qu'on voit avec des acteurs traditionnels qui ouvrent ce canal de distribution.
En proposant des ETF actifs, est-il possible de réduire les coûts par rapport aux fonds traditionnels?
Il faut distinguer ici deux aspects. Concernant les coûts de gestion, ils vont être les mêmes puisque qu'il s'agit toujours d'un produit géré de façon active. Pour cette partie là, il n'y a pas de raison que les coûts de gestion ne soient pas les mêmes.
En revanche, les coûts de distribution peuvent être différents. En effet, s'il n'y a pas de distribution intermédiaire, ces classes auront des coûts de distribution plus faibles, voire de zéro. Il y a différentes situations.
Les ETF actifs concernent-ils avant tout les actions ou d'autres types de sous-jacents?
On observe aussi le développement de fonds Fixed Income en gestion active, proposés sous forme d'ETF notamment, tout comme des fonds de CLO. Différents instituts ont lancé des fonds de CLO, qui sont des fonds en véritable gestion active, mais avec les avantages du format ETF. L'ETF offre la flexibilité de pouvoir traiter via son courtier habituel, de rentrer et sortir facilement de sa position. L'avantage, c'est que même si le travail stratégique de gestion et de choix des investissements reste le même, la maniabilité ou la manière dont on peut les transférer est un peu plus pratique.
«Les Français ont voulu imposer des règles plus strictes en matière de durabilité. Les Belges aiment beaucoup vérifier les documents marketing avant qu'on distribue les produits chez eux. Les Italiens veulent qu'il y ait une banque correspondante lors de la distribution des fonds.»
Ces stratégies deviennent alors aussi accessibles via d'autres canaux. Cela peut intéresser d'autres typologies d'investisseurs. Il peut s'agir de trésoriers d'entreprises, par exemple en ce qui concerne les CLO. Il peut aussi s'agir de produits destinés à la clientèle Retail dans le cadre de plans d'épargne en actions, comme cela s'est beaucoup développé en Allemagne par exemple.
L'intégration du marché a aussi été un sujet largement abordé lors de l'événement. Il y a eu aussi toute une discussion sur ce qu'on appelle la convergence de la supervision. Qu'il s'agisse d'ETF ou de fonds, l'idée est de pouvoir les distribuer dans une vingtaine de pays en Europe, avec le même format. Par contre, les règles de distribution varient toujours d'un pays à l'autre. ALFI cherche-t-elle à promouvoir une plus grande convergence - ou est-ce quelque chose que vous déléguez aux autorités politiques?
Non, c'est quelque chose qui nous occupe. Il y a d'abord la réglementation UCITS et la directive sur les gestionnaires de fonds d'investissement alternatifs (AIFMD) qui introduisent la notion de passeport européen pour les produits et les gérants. Et donc, ce qui nous importe, c'est que quand un initiateur lance un produit, il faut que celui-ci puisse au moins être distribué dans les 27 pays de l'UE - sans barrière.
Et idéalement, nous souhaiterions bien sûr que ce même produit puisse être également distribué en dehors des frontières de l'Union européenne. Depuis près de 40 ans, l'ALFI a beaucoup œuvré à créer des liens avec les pays tiers, dont la Suisse d'ailleurs, pour distribuer les produits UCITS. Aujourd'hui, sur les 25'000 milliards de fonds domiciliés en Europe, il y a à peu près 6000 milliards qui sont distribués en dehors de l'Union européenne.
S'agissant des barrières au sein de l'Union européenne, celles-ci ont tendance à peu à peu à disparaître, sous l'influence de la Commission européenne ainsi que d'une certaine convergence aussi amenée par l'ESMA. Maintenant, il y a toujours des tentatives de la part de différents pays de rajouter ce qu'on appelle du «gold plating» réglementaire, notamment en ce qui concerne la protection des investisseurs.
C'est à dire que chaque ajoute sa propre couche réglementaire?
C'est parfois le cas. Par exemple, les Français ont voulu imposer des règles plus strictes en matière de durabilité, pour tout ce qui relève de intégration ESG dans les fonds. Les Belges aiment beaucoup vérifier les documents marketing avant qu'on distribue les produits chez eux. Les Italiens veulent qu'il y ait une banque correspondante lors de la distribution des fonds. Ils demandent de nommer quelqu'un en local qui supervise les flux en s'assurant que les investisseurs italiens payent bien leurs impôts. Bref, il y a une certaine complexité qui s'ajoute dans chaque pays.
Néanmoins, je dirais que le passeport européen, que ce soit pour les UCITS et les IAF (AIFs en anglais) fonctionne aujourd'hui. Il y a certes encore des domaines où il y un peu de travail à faire. On s'est battu notamment pour la reconnaissance des ELTIFs luxembourgeois en tant que produits éligibles dans l'assurance-vie en France. Le droit des assurances en France prévoit toutefois que seuls des fonds français qui investissent en stratégie alternative soient éligibles dans l'assurance-vie. Ce qui est complètement inacceptable d'un point de vue européen. C'est du protectionnisme clairement affiché. Donc, à l'ALFI, on essaye de déployer tous les outils dont on dispose pour combattre ce type de pratiques.
Dans l'ensemble, je pense néanmoins que, globalement, l'idée du passeport européen fonctionne relativement bien pour distribuer les produits. Et que ça a permis aussi à l'asset management européen de se développer.
Si l'on aborde ce sujet d'un point de vue suisse ou britannique, quelqu'un a posé la question de savoir si l'accord qui a été conclu récemment entre la place financière suisse et britannique, destiné à faciliter les échanges de certains produits ou et services, pourrait aussi servir de base pour régler les échanges entre le Luxembourg et le Royaume-Uni et la Suisse. Qu'en pensez-vous?
Il y a beaucoup de forums d'échanges qui impliquent l'industrie, les régulateurs et les ministères des finances entre le Luxembourg et la Grande-Bretagne ainsi qu'entre le Luxembourg et la Suisse. Avec notre agence de développement luxembourgeoise, Luxembourg for Finance, j'ai participé, il y a quelques semaines, à des réunions bilatérales avec le Trésor britannique, réunissant aussi la FCA et le régulateur luxembourgeois, de façon à ce que ce dialogue réglementaire continue à fonctionner. Aujourd'hui, l'Europe continue à distribuer des produits d'investissement aux investisseurs britanniques, y compris des fonds luxembourgeois notamment.
«Les initiateurs suisses représentent, de mémoire, entre 10 et 15% au Luxembourg. Ce n'est pas négligeable.»
La Suisse est une place importante en matière de gestion de fortune et de fonds. Il y a beaucoup de fonds luxembourgeois qui sont gérés à partir de la Suisse. Les initiateurs suisses représentent, de mémoire, entre 10 et 15% au Luxembourg. Ce n'est pas négligeable. Les gestionnaires suisses et les initiateurs suisses bénéficient du passeport européen pour distribuer leurs produits aux 450 millions d'Européens et cela génère des revenus fiscaux en Suisse. Le Royaume-Uni et la Suisse sont deux pays avec lesquels il y a des flux importants en matière de services financiers.
Plusieurs sociétés de technologies financières ou fintech - ou fundtech comme on les appelle aussi parfois - proposent des solutions pour simplifier les tâches liées aux questions de régulation. Par exemple, Qvonto, une société d'origine suédoise automatise les processus réglementaires et la documentation nécessaire pour la distribution des fonds. N'est-il pas un peu paradoxal que des fintech doivent maintenant fournir des solutions pour simplifier le surcroît de travail résultant d'une réglementation toujours plus complexe?
Quand on regarde les évolutions réglementaires au cours des 15 à 20 dernières années - depuis la crise financière de 2008 en tout cas -, la réglementation s'est significativement complexifiée. Je pense que cette complexité, on la retrouve un peu partout. S'il est vrai qu'en Europe, on est un peu les champions de la réglementation... nous ne sommes pas les seuls: quand je regarde ce qui se passe en Asie, et même aux États-Unis, le niveau de réglementation est aussi relativement complexe. Il faut aussi relever que notre industrie a apporté beaucoup de transparence pour les investisseurs. Aujourd'hui, les investisseurs peuvent facilement comparer les rendements, les coûts entre produits. Le défi est finalement de produire en réduisant les coûts dans un environnement qui se complexifie.
Du fait que le Luxembourg est un domicile important pour les fonds, et que c'est autour des produits qu'on trouve le plus de contraintes réglementaires, cela signifie qu'il faut respecter non seulement les contraintes européennes, mais souvent aussi les contraintes de pays tiers. Par exemple, si vous distribuez des fonds à Taïwan, vous devez mettre en place des limites sur les frais. Il est vrai dès lors que Luxembourg va concentrer une certaine complexité réglementaire qui est difficilement évitable.
Et c'est là qu'interviennent les start-up fintech?
Il est assez naturel que des sociétés innovantes développent des solutions digitales, justement pour gérer tout ce travail de la façon la plus efficace possible. Aujourd'hui, avec l'intelligence artificielle, les solutions de traitement du big data et la structuration de plus en plus importante des données dont on dispose, ces outils commencent à bien fonctionner. Il y a moins besoin de revoir manuellement chaque document d'accompagnement qui peuvent compter facilement 20 ou 30 pages pour un seul produit, le tout adapté pour différentes juridictions, traduit dans une dizaine de langues différentes, etc. Tout ce travail s'effectue de manière beaucoup plus structurée et automatisée désormais.
«Une phase de correction comme celle de début mars a également permis à des gens de commencer à investir.»
Vous avez déjà abordé la question de la distribution de produits vers l'Asie, les États-Unis. Il y a eu plusieurs présentations lors de la conférence en rapport avec l'Amérique latine et le Chili en particulier. L'Amérique latine est-il un marché qui a été sous-estimé jusqu'à récemment?
L'ALFI a été créée en 1988. Après la mise en œuvre de la première directive UCITS, l'ALFI a très tôt organisé des présentations dans différents pays, aussi en dehors de l'Union Européenne, notamment en Suisse. Cela afin d'expliquer le cadre réglementaire européen, et luxembourgeois en particulier, la façon dont on mettait en œuvre ce cadre réglementaire, et les pratiques de supervision du régulateur national à Luxembourg qui a construit au fil des décennies des relations très étroites avec certains de ces pays.
S'agissant des fonds de pension chiliens, le Chili a très très tôt commencé à développer des fonds de retraite par capitalisation, comme la Suisse d'ailleurs. Grâce aux fonds luxembourgeois, ces fonds de pension ont pu obtenir une exposition à des instruments financiers en dehors du Chili, avoir une exposition géographique plus diversifiée, sans avoir besoin de disposer des compétences de gestion en local. Il suffisait, entre guillemets, de sélectionner des produits des fonds luxembourgeois, gérés par des gérants professionnels, afin d'allouer tant en Europe, tant en Asie, tant aux Etats-Unis. Une réforme au Chili va ouvrir aussi la porte à des possibilités qui vont au-delà des UCITS, donc plutôt des investissements en actifs privés, en private equity, dans le dette privée, etc.
Le Brésil est un autre exemple, que nous suivons aussi de près. ALFI a travaillé pendant près d'une décennie avec l'ANBIMA, l'association brésilienne de la gestion d'actifs, pour les aider à convaincre leur gouvernement aussi, d'ouvrir le marché de l'investissement, puisque les investisseurs brésiliens étaient contraints d'investir uniquement au Brésil. Il y a 2000 milliards d'euros en fonds d'investissement qui sont quasi exclusivement investis au Brésil. L'Argentine est un autre exemple, un pays qui compte plus de 30 millions d'investisseurs.
Les marchés ont évolué de façon très volatile en mars, marqués par une forte baisse suivie d'un net rebond. Comment cela affecte-t-il les préférences des investisseurs et leur disposition à investir?
Les phases de forte volatilité peuvent faire hésiter certains investisseurs. Toutefois, on constate aussi qu'il y a des investisseurs qui utilisent de telles périodes comme point d'entrée. Une phase de correction comme celle de début mars a également permis à des gens de commencer à investir. L'investissement nécessite de la discipline et un travail de long terme.