De l’intensité d’impact des entreprises

Nicolette de Joncaire

3 minutes de lecture

L’Union Bancaire Privée mise sur une approche très personnalisée en matière d’impact. Entretien avec Simon Pickard et Mathieu Nègre.


Simon Pickard, président du Comité d’investissement d’impact de l’UBP.

L’investissement d’impact gagne en puissance. Début juin, le rapport annuel de Swiss Sustainable Finance confirmait la place croissante occupée par le concept d’investissement d’impact en Suisse. «La catégorie ‘Investissements à impact’ présente le taux de croissance le plus élevé (70%) de toutes les approches d'investissement durable» constatait le rapport. En Europe, les fonds d’impact ont désormais fait leur apparition sur les classements des Top 10 des flux d’entrées. Ils ne sont encore qu’en dixième position mais leur progression semble inexorable. Mais comment se gère l’impact, et surtout comment se gère-t-il sur les marchés émergents où il semblerait plus utile encore que dans les pays développés? Entretien avec Simon Pickard, président du Comité d’investissement d’impact de l’Union Bancaire Privée (UBP) et Mathieu Nègre, gérant actions impact des marchés émergents à l’UBP.

Que représente l’impact chez UBP et quels sont les principes que vous appliquez dans votre démarche?

Nous gérons à l’heure actuelle trois fonds d’impact pour des encours de l’ordre de 700 millions de francs: deux fonds sur les marchés développés, un autre sur les marchés émergents. Nous travaillons par ailleurs actuellement sur un nouveau projet dédié à la biodiversité. Notre approche consiste prioritairement à sélectionner des entreprises cotées qui généreront, en plus de la performance financière, un impact social et environnemental positif et mesurable. Des entreprises dont le modèle d’affaires est aligné sur les Objectifs de développement durable de l’ONU (ODD), au travers de six thèmes; trois thèmes environnementaux et trois thèmes sociétaux. Parmi elles apparaitront tant celles qui sont susceptibles d’apporter des solutions sur le plan de la transition énergétique que celles qui savent amener des services financiers à qui n’y a pas accès. Ce qu’il faut comprendre est que l’ESG s’applique à toutes les entreprises alors que l’impact ne concerne qu’un univers très ciblé.

«Notre scoring répond à l’acronyme IMAP
pour ‘Intentionnalité, Matérialité, Additionnalité et Potentiel’.»
En quoi la démarche de l’UBP se différencie-t-elle?

Notre process et nos outils sont propriétaires. Notre scoring répond à l’acronyme IMAP pour «Intentionnalité, Matérialité, Additionnalité et Potentiel», les quatre critères clés sur lesquels nous jugeons «l’intensité d’impact» des entreprises au sein des portefeuilles. Il permet de déterminer un profil d’impact pour chacune des sociétés que nous étudions, ce qui nous amène à examiner tant des entreprises dont l’historique est fâcheux mais dont les intentions vont dans le bon sens que celles qui sont bien classées mais dont l’évolution n’est peut-être pas si positive qu’il semblerait au premier coup d’œil. Par ailleurs, l’engagement étant au cœur de notre démarche, nous avons développé un outil appelé l’Impact Engagement Framework (IEF). Le processus, systématisé pour être applicable à plusieurs régions et secteurs, comprend douze questions de fond et permet de s’assurer que rien n’est oublié dans le rapport avec les sociétés. Il ne s’agit pas que de choisir la «bonne entreprise»; ce qui est essentiel à nos yeux est le rôle que jouera le gérant une fois la société en portefeuille, quel poids il aura sur l’engagement de la société envers ses objectifs. Il faut avoir un système qui pousse les gérants à continuellement se justifier.

Dans quelle mesure faites-vous appel à des expertises externes?

Notre Impact Advisory Board comprend un certain nombre d’experts externes spécialisés dans les questions de durabilité. Pour citer quelques exemples, Jake Reynolds dirige le Cambridge Institute for Sustainability Leadership de l’Université de Cambridge,  Kanini Mutooni a longtemps travaillé pour le réseau international d’investisseurs visant à promouvoir l’impact investing Toniic, Tony Juniper est président de Natural England, un organisme public britannique chargé de veiller à la protection de l'environnement naturel de l'Angleterre, et enfin Bastien Sachet œuvre au sien de l’ONG suisse EarthWorm Foundation. Cette dernière travaille avec les grandes entreprises alimentaires pour améliorer les chaines d’approvisionnement. Ce comité se réunit tous les six mois pour analyser les argumentaires d’investissement et nous garder du greenwashing.

«Nos calculs portent sur un ensemble d’indicateurs
de performance en lien avec les ODD pour chaque société investie.»
Comment mesurez-vous les résultats?

Nos calculs portent sur un ensemble d’indicateurs de performance en lien avec les ODD pour chaque société investie. Les résultats sont ensuite agrégés en fonction du poids de chaque société, de sa part dans l’investissement du portefeuille. Pour vous donner un exemple, nous mesurons l’impact d’un organe éducatif par le nombre d’élèves ou d’étudiants, par le pourcentage d’étudiants qui viennent de familles défavorisées ou sans diplômes. Le suivi peut aussi comprendre le taux d’emploi au sortir de l’école, le montant des salaires, le premium par rapport au marché ou encore les matières suivies lors d’un éventuel cursus universitaire. Notez que ce sont les sociétés elles-mêmes qui nous fournissent ces données et que l’exemple n’est pas sans controverse. Sur les marchés asiatiques, on trouve beaucoup de «boîtes à bachot» ce qui n’est pas très bénéfique. Nous leur préférons les sociétés qui investissent dans des places supplémentaires dans les universités. Tous ces indicateurs, évidemment très différents d’un type de société à l’autre, sont publiés dans notre rapport annuel.

Vous évoquiez plus tôt un fonds d’impact sur les marchés émergents. Une thématique peu fréquente.

C’est un projet qui nous tient particulièrement à cœur. Quand on pense impact, on pense populations démunies, régions en développement. Mais ce n’est effectivement pas si simple. D’ordinaire, lorsqu’on parle d’investissement sur les marchés émergents cotés viennent à l’esprit les sociétés de tech chinoises ou les sociétés d’Etat pétrolières. Il ne s’agit bien évidemment pas du tout de celles-là; vous ne trouverez pas Tencent dans un portefeuille d’impact. La gestion d’impact sur les marchés émergents permet de cibler des entreprises qui ont besoin de l’investissement de la communauté financière pour aller de l’avant. Et il en existe toute une panoplie, tant en Asie du Nord (en Chine ou en Corée du Sud) qu’en Amérique du Sud, en Inde ou en Afrique, qui se consacrent au développement des énergies renouvelables, à l’assainissement de l’eau, à la gestion des déchets, au traitement des affections locales ou à des solutions financières pour une population qui en a réellement besoin, que ce soit de la microfinance ou d’autres types de soutien. La difficulté? Ces sociétés ne connaissent pas encore les règles du jeu qui leur permettent de se présenter comme des sociétés dont l’impact sur leur environnement est positif. Il existe un déficit de connaissance tant de la part des investisseurs que de la direction des entreprises. Pour l’UBP, c’est un véritable voyage, à la découverte de sociétés peu connues, des sociétés dont la capitalisation boursière moyenne est très inférieure à celles des indices et qui ne sont, par conséquent, pas suivies par les analystes. 

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