Les indices ne reflètent pas l'économie

Patrick Morel

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Il est abusif de croire que des marchés financiers dynamiques sont la preuve d’une économie forte.

Après 10 ans de hausse continue des marchés, un nouveau paradigme essaye de s’imposer selon lequel lorsque «les marchés vont bien, l’économie va bien» et que «soutenir les marchés, c’est soutenir l’économie». Pourtant, la réalité est très différente, car en décrivant un marché à l’aide d’un indice, beaucoup d’erreurs sont commises.

Idéalement, les marchés devraient évoluer cycliquement au rythme de la croissance de l'économie. Durant la phase d’expansion économique, l’accroissement des profits des entreprises soutient la hausse des marchés, alors que durant la phase de contraction de l’économie, la diminution de leurs chiffres d'affaires se traduit par une contraction des marchés.

Dans la réalité, la hausse continue des indices actions depuis 2009 n’est plus le reflet de l’évolution de la croissance de l’économie. En effet, à l’instar des GAFA, les prix de certaines actions découlent plus de l'espoir, voire de la croyance que des véritables valeurs et profitabilités des entreprises sous-jacentes.

La source de ce profond désamour entre la finance et l’économie est multiple, mais leurs effets sont cumulatifs.

Un marché financier n'est pas représentatif de l’ensemble
des entreprises composant le tissu économique d’un pays.

Premièrement, un marché financier n'est pas représentatif de l’ensemble des entreprises composant le tissu économique d’un pays. En Suisse, 99,7% des employeurs sont des micros ou des petites et moyennes entreprises ayant moins de 250 employés. Bien que 20% des 600'000 entreprises soient des sociétés anonymes, seules 230 composent le plus large des indices actions du pays: le Swiss All Shares Index. Correspondant à seulement 0,04% des entreprises enregistrées en Suisses et n'employant que 6,6% de la population active, l’ensemble des sociétés cotées en bourse ne représente qu’une petite partie des forces économiques de la Suisse.

A ce manque de représentativité des entreprises cotées au sein de l’économie réelle s’ajoute leur manque d’homogénéité, à l’instar de l’indice SMI dont les 3 plus grandes valeurs, Nestlé, Novartis et Roche comptent pour 54% de sa capitalisation boursière. Similairement aux Etats-Unis, les 5 sociétés composant le GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) pèsent pour 50% de l’indice NASDAQ-100.

De plus, appartenant au petit groupe très restreint des multinationales, la diversification internationale de leurs chiffres d’affaires leurs apporte une sorte d’immunisation face aux aléas de la conjoncture nationale. Typiquement, Nestlé qui ne réalise que 1,4% de ses ventes en Suisse ne subirait pas les affres d’une récession ou même d'une dépression de l’économie helvétique.

En prenant encore plus de recul, il apparaît que ces grandes entreprises qui composent l’essentiel de nos indices actions ne soient plus vraiment tributaires de la croissance économique d’aucun pays. En effet, en plus des avantages conférés par leurs positions oligopolistiques mondiales, ces multinationales bénéficient d’un large éventail de solutions pour se protéger des pressions sur leurs prix.

Par exemple, en se spécialisant dans les produits de consommation courante, voire de première nécessité, Nestlé se protège des crises économiques durant lesquels les sacrifices débutent avec les produits de luxe et non indispensables, tels que les vacances ou les sorties au restaurant, sans véritablement affecter les dépenses pour la nourriture domestique.

Lorsque le pronostic vital d’un patient est énoncé, le prix
de son médicament devient alors virtuellement infini.

Par contre, les moyens mis en place par l’industrie pharmaceutique s’avèrent beaucoup plus inquiétants. La protection de leurs profits par des brevets durant une période de 20 ans, même si l’ensemble de leurs coûts de production et de recherche serait déjà amorti après quelques années, ne leur suffit plus. Voulant démultiplier leurs bénéfices, les pharmas ont depuis peu modifié discrètement leur communication en annonçant souhaiter fixer le prix de vente d’un médicament non plus en fonction de son véritable coût, mais du «bénéfice retiré par chacun des patients/clients».

Lorsque le pronostic vital d’un patient est énoncé, le prix de son médicament devient alors virtuellement infini. Ce «nouveau juste prix» serait alors limité uniquement par la capacité à payer de chaque patient, correspondant à l’ensemble de sa fortune personnelle. Sans énoncer le risque d’exclusion des plus pauvres d’un système de santé devenu à plusieurs vitesses, ce nouveau paradigme d’un prix fixé par le «bénéfice retiré» nous mène sur une pente très glissante et dangereuse dont le mécanisme monopolistique sonnerait le glas de toutes formes de marchés, mais aussi d’économies.

Lorsque les indices actions d’un pays sont composés essentiellement de multinationales, aux prix de ventes protégés à la baisse, la hausse continue de leurs cours depuis 10 ans s’explique alors plus naturellement. Toutefois, le prix d'une action sur un marché ne reflète pas uniquement la valeur fondamentale de son entreprise sous-jacente, mais est aussi le fruit de la rencontre d’une offre et une demande, qui n’exclut jamais la possibilité d’un crash.

L'essoufflement actuel des marchés trouve une explication dans le début du processus de retrait des plus de 12 trillion de création monétaire réalisée directement par les principales banques centrales, dont les fonds n'ont pas été injectés dans l'économie réelle, mais exclusivement dans les marchés financiers. En gonflant artificiellement la demande de titres depuis une décennie, ces nouvelles liquidités supplémentaires sont à l'origine d'un biais astronomique du mécanisme de prix sur les marchés en les poussant constamment à la hausse.

En conclusion, la composition des indices actions nationaux est devenue si peu représentative du tissu économique d’un pays et si peu homogène, avec une surreprésentation de ses multinationales, qu'il est aujourd'hui fallacieux de les assimiler à l'ensemble de l'activité de l'économie d'un pays. Il est alors important d’arrêter de justifier les baisses, mais aussi les hausses des marchés actions à l’aide d’arguments macroéconomiques, parce que les indices sur les marchés financiers ne reflètent qu’une infime partie de l’activité de l’économie réelle.

A fortiori, il serait complètement abusif de continuer à colporter la croyance selon laquelle des marchés forts seraient la preuve d’une économie forte ou pire encore en inversant la relation de cause à effet, qu’il serait nécessaire de soutenir les marchés financiers pour garantir une économie forte.