L’inexorable odyssée technologique de la Chine

Alain Barbezat, BCV

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La perspective de voir la Chine dépasser les États-Unis dans les nouvelles technologies majeures est un concept choquant pour beaucoup, et pourtant...

L’image d’une route suspendue sur la mer se perdant à l’horizon vient de faire le tour du monde. Ce pont de 55 km relie Hong Kong et Macao. Il a coûté plus de 20 milliards de dollars. Un train à grande vitesse entre Hong Kong et le continent coûtant 11 milliards de dollars fait aussi partie de ces infrastructures gigantesques lancées par le gouvernement chinois. Des investistisssements destinés notamment à une région, la GBA ou Great Bay Area.

Pékin prévoit d’intégrer Hong Kong, Macao et d’autres zones urbaines voisines, dont Shenzhen et Guangzhou, dans une même entité qui représente déjà 70 millions de personnes, 12% du PIB chinois, 37% des exportations et génère plus de 50% des demandes de brevets internationaux du pays. Trois des dix ports de conteneurs les plus fréquentés du monde se trouvent dans la GBA1. Autre statistique soulignant le poids de cette région du Sud du pays, selon Wealth-X, Hong Kong vient de dépasser New York en tant que plus grande concentration de personnes ultra-riches au monde, soit possédant au moins 30 millions de dollars de biens.

En 2016, la Chine a construit presque une université par semaine.

La GBA abrite une forte concentration d’entreprises privées dynamiques, telles que Tencent, Midea et Huawei. Et ce n’est qu’un début. Difficile d’imaginer que la Chine dépasse les États-Unis dans les nouvelles technologies majeures, et pourtant le gouvernement s’en donne les moyens. Conscient qu’un endroit central pour que ces idées puissent germer est nécessaire, il a décrété, dans le plus pur style d’une économie planifiée, que cela se produirait dans la région de la Great Bay. Pékin veut que la GBA soit à la pointe de l'innovation et de la croissance économique du pays.

Cap sur la recherche

Pour parvenir à ses fins, la Chine a besoin de recherche et la recherche de capitaux. En 2016, elle a construit l'équivalent de presque une université par semaine et, en nombre de diplômés, elle a dépassé l'Europe et les États-Unis. La Chine ne représente «que»15% du PIB mondial, mais elle produit plus d'un tiers des articles scientifiques. À fin 2017, 3’418 fonds chinois de capital-risque avaient été lancés pour un total de USD 243 milliards.

Trois segments sont ciblés par les capital-risqueurs: la robotique, les véhicules sans conducteur et la biotechnologie. La raison est évidente: la nécessité démographique. Aussi étrange que cela puisse paraître, la pénurie de main-d'œuvre est un problème croissant en Chine. La robotique et les véhicules sans conducteur régleront ce problème au niveau de la productivité, tandis que la biotechnologie pourrait l’aider à éviter les dépenses de santé qui pèsent sur les économies occidentales.

Une moindre sensibilité à la protection de la sphère privée
lui confère un avantage en matière d'exploitation de l'IA internet.

Le gouvernement a en outre décidé que l’intelligence artificielle (IA) serait la technologie clé de l’avenir. Un ambitieux plan national publié en juillet 2017 appelle le pays à dominer le monde des technologies et des applications de l'intelligence artificielle à l'horizon 2030. Si la Chine déploie de grands efforts dans ce domaine, ce n’est pas parce qu'elle sait ce que l'intelligence artificielle sera capable de faire et veut y arriver en premier, mais au contraire parce qu'elle ne le sait pas, et veut s’assurer qu’elle ne sera pas laissée pour compte.

L’intelligence artificielle en priorité

Parmi les quatre grands axes de développement de l’intelligence artificielle, la Chine possède déjà des atouts. Ces technologies se heurtent notamment à moins d’opposition (éthique, sphère privée, etc.) en Chine que dans nos économies occidentales. Ce qui lui permet d’espérer prendre la tête dans ce domaine clé et peut-être la garder longtemps.

Par ailleurs, dans l’IA internet, soit les «moteurs de recommandation» en ligne, tels que les produits dont Amazon estime que nous avons besoin ou les suggestions de vidéos de YouTube. Ces recommandations proviennent des données que nous générons avec nos clics et d’autres activités en ligne. L'avantage de la Chine dans ce domaine – une sensibilité moindre à la protection de la sphère privée – lui donne une légère avance sur la concurrence.

La Chine est en retard dans l’IA commerciale, qui voit les ordinateurs analyser des données pour faire des jugements autrefois réservés aux humains, comme l’octroi de prêts, des diagnostics médicaux, des recommandations d’investissements. Mais son retard pourrait en fait l’aider à sauter l’étape des anciennes technologies et dépasser rapidement le reste du monde. Elle l’a d’ailleurs déjà fait dans les paiements, où elle est directement passée des paiements en espèces aux paiements mobiles, sans transiter par l’appareil de cartes de crédit.

La Chine compte aujourd’hui neuf des vingt plus
grandes entreprises technologiques au monde.

Le pays est en revanche en avance dans l’IA sensorielle ou internet des objets qui permet aux appareils qui nous entourent, une fois connectés les uns aux autres, de fusionner les environnements physiques et en ligne en un monde unique. La Chine est à la pointe de la technologie des capteurs et l'utilise déjà dans les usines, le commerce de détail et les forces de l'ordre. Vous pouvez déjà, par exemple, scanner votre visage pour payer dans certains magasins chinois.

Enfin dans l’IA autonome qui permet à des machines de prendre des décisions et de percevoir le monde qui les entoure afin de fonctionner potentiellement de manière indépendante, la Chine ne s’arrêtera pas aux véhicules autonomes.

Une rente de situation

Ces développements peuvent en outre s’appuyer sur le tissu économico-technologique existant. Pendant des années, Pékin a essentiellement laissé les entreprises chinoises copier les technologies étrangères, ignorant souvent les brevets et les idées, etc., qui y sont rattachés. Cette stratégie a permis l’émergence de «champions» chinois dans de nombreuses industries, telles que Baidu (holding technologique et deuxième moteur de recherche au monde), Alibaba (énorme holding diversifiée comparable à Amazon), Tencent (technologie, internet, jeux, etc.) ou Xiaomi (téléphones et électronique). Le pays compte aujourd’hui neuf des vingt plus grandes entreprises technologiques au monde. Des entreprises qui profitent de cette rente de situation pour créer des technologies de pointe et les utiliser pour se mondialiser.

Les États-Unis cherchent à enrayer cette quête de supériorité technologique. Ils n’y arriveront pas. La Chine ne s’arrêtera pas. Elle ne peut sans doute d’ailleurs pas cesser de progresser. Non seulement, le pays possède plus de recherche, plus de scientifiques et d'ingénieurs, et plus de capital que n’importe qui au monde, mais aussi, car, les Chinois avancent sans encombre, alors que les autorités occidentales, inquiètes des monopoles et de leurs dérives, réglementent à tout va.

Note de la rédaction: cet article sera suivi la semaine prochaine d'un second volet sur L’inexorable odyssée commerciale de la Chine.

1. Greater Bay Area ou  delta de la rivière des Perles