Fintech: les banques suisses prennent leur temps

Cyril Gomez

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S&P Global observe une réticence des établissements à accueillir le changement. Guy de Blonay (Jupiter) constate les mêmes réserves en Europe.

S&P Global Ratings estime que le secteur de la banque de détail en Suisse n’est pas disposé à adopter les grands bouleversements technologiques. Une situation qui s’explique par le conservatisme de la population, celle-ci n’étant pas prête à se passer de conseillers personnels en matière de décisions financières importantes. Notamment dans le cadre du financement hypothécaire, des plans de retraite et de la gestion de fortune. Les clients suisses ne seraient globalement pas demandeurs de solutions ou de produits numériques purs tels que celles réalisées sur internet.

Le marché suisse étant relativement petit, une barrière se crée contre l’entrée des grands groupes fintech. De plus, selon S&P Global, il y aurait un manque de collaboration entre acteurs domestiques au niveau des opérations informatiques. L’agence de notation ajoute que le système fédéral suisse «complique les projets communs, même entre banques cantonales», alors que d’importantes économies de coûts pourraient être réalisées par ce biais.

«De nombreuses initiatives émanant du marché et visant à mettre sur pied des normes bancaires ouvertes existent déjà, mais les nouveaux acteurs sont confrontés à l’absence d’un cadre normatif contraignant. Une situation qui devrait aider les banques suisses à défendre leurs parts de marché sur le court terme», observent les analystes de S&P Global. «Toutefois, sur le long terme, ces derniers pourraient se retrouver à la traîne de l’innovation numérique face aux grandes entreprises technologiques, si ces dernières décidaient d’entrer plus massivement sur le marché suisse.»

PostFinance, cinquième groupe bancaire suisse,
affiche un faible ratio d’efficience.

S&P Global reconnaît les efforts de la FINMA visant à favoriser l’innovation, mais la portée de ce soutien réglementaire se cantonne aux opérations de paiement ou aux prêts participatifs (crowdlending), alors que le financement hypothécaire, qui est la principale source de revenus, repose toujours sur des processus traditionnels. Par exemple, PostFinance, cinquième groupe bancaire suisse, affiche un faible ratio d’efficience de plus de 80%. Ce qui reflèterait une importante dépendance vis-à-vis des revenus générés par les titres à revenus fixe. «Ce qui est préjudiciable dans un environnement de taux plus bas pour encore plus longtemps. Nous estimons le ratio d’efficience des opérations des groupes bancaires suisses à seulement 60% en moyenne», détaillent les analystes de l’agence de notation, dans un rapport publié la semaine dernière.

Pour Guy de Blonay, spécialiste du secteur bancaire et gestionnaire chez Jupiter Financial Innovation Fund, la Suisse ne serait pas une exception. «Dans l’ensemble, les consommateurs européens affichent également une aversion pour le risque et n’accordent pas facilement leur confiance aux nouveaux fournisseurs de services lorsque leurs finances personnelles sont en jeu», remarque l’expert. «Un certain nombre de néo-banques ont fait surface au Royaume-Uni et dans les pays nordiques, mais leur percée dans le marché d’Europe continentale s’avère jusqu’ici limitée.»

Dans un entretien avec Allnews, mardi dernier, Guy de Blonay attire toutefois l’attention sur le fait que le changement est inéluctable pour les banques, en raison de l’évolution de leur clientèle. «Les nouvelles générations sont plus disposées à utiliser les services bancaires en ligne et à envisager des fournisseurs de services financiers alternatifs.» Guy de Blonay invoque notamment l’enquête du consultant américain pour l’industrie financière, Novantas, qui montre que 68% des milléniaux et 32% des baby-boomers seraient prêts à acheter les services financiers de Facebook, Apple, Google ou encore Amazon.

La Banque Cantonale Vaudoise ne veut pas
courir plus vite que ses clients.

«De sorte que, sur le long terme, les banques devront intégrer les stratégies numériques, afin de protéger leurs parts de marché. À ce titre, dans cette course à la technologie, l’Europe est en retard par rapport aux États-Unis», souligne-t-il. Mais rien ne presse. «Les banques locales en Suisse et ailleurs ont encore le temps de réagir. Après tout, il ne sert à rien d’introduire des technologies de plus en plus sophistiquées, alors que les clients existants ne sont pas encore prêts à les adopter», relativise Guy de Blonay. «Comme nous l’a fait remarquer le management de la Banque Cantonale Vaudoise – que nous détenons en portefeuille – celui-ci ne veut surtout pas courir plus vite que ses clients.»

Mais ce qui vaut pour les banques locales ou régionales ne vaut pas forcément pour les grands établissements systémiques d’envergure internationale. «Les grandes banques qui rivalisent plus directement avec les institutions américaines pour une clientèle plus sophistiquées, dans des domaines tels que la gestion de fortune ou la banque d’investissement, sont soumises à une plus grande pression et poussées à investir davantage dans les technologies de l’information, afin d’éviter de se retrouver trop en retard sur le plan technologique.»

Il y a plusieurs mois, dans une note publiée par Jupiter, Guy de Blonay avait déjà relevé le fait que les dépenses d’investissement IT par ces grandes banques internationales étaient relativement limitées. «En moyenne, celles-ci allouent seulement 10% de leurs revenus et 15% de leurs coûts totaux dans les technologies de l’information. De plus, à peine 36% des dépenses totales technologiques sont consacrés au front office et aux initiatives susceptibles de transformer les banques. Le reste est dirigé vers le back office et les projets de mise en conformité réglementaire.»

La récente nomination de Ralph Hamers à la tête d’UBS pourrait-elle s’accompagner d’une accélération de la transformation numérique de la première banque de Suisse? C’est en effet ce dernier qui avait confié en 2015 au président d’ING Bank France, Benoît Legrand, la lourde tâche consistant à moderniser l’approche de son ancien employeur en matière de technologie. En nommant ce dernier Directeur FinTech pour le groupe bancaire néerlandais.