L’économie américaine et ses marchés financiers sont engagés dans une course générationnelle dont les implications s’étendent bien au-delà des perspectives de prospérité et de stabilité financière futures. Cette course oppose d’un côté l’IA et ses technologies associées, qui recèlent un immense potentiel de stimulation de la croissance de la productivité et des bénéfices, et de l’autre les conséquences imprévues de ces technologies.
La plupart d’entre nous avons besoin de l’IA pour libérer ces importants gains de productivité et de bénéfices, d’autant plus que l’économie est confrontée à de lourdes problématiques héritées du passé. Si toutefois cette course s’est déroulée de manière remarquablement fluide jusqu’à présent, elle risque de devenir beaucoup plus instable.
Je fais partie des enthousiastes sincères en ce qui concerne la révolution de l’IA et son interaction potentielle avec des avancées tout aussi passionnantes dans les domaines des sciences de la vie, de la robotique et, à terme, de l’informatique quantique. L’IA améliorant l’élément central d’une grande partie de nos activités – l’intelligence – elle présente un potentiel économique considérable. Comme l’a formulé Kevin Warsh, président de la Réserve fédérale américaine, dans son discours du mois dernier à Jackson Hole, l’IA pourrait constituer un «nouveau facteur de production».
Dans les conversations que nous avons pu avoir lui et moi, comme dans ses déclarations en général, le vice-président principal de Google, James Manyika, va encore plus loin. À ses yeux, l’IA ne constitue pas simplement une «technologie à usage général», comparable à l’électricité, améliorant la manière dont nous accomplissons nos tâches actuelles. Grâce à l’auto-amélioration récursive et aux autres avancées qui l’accompagnent, l’IA devient de plus en plus une «machine à inventer des inventions», qui nous permettra de réaliser des accomplissements encore plus remarquables. Ces observations soutiennent la promesse d’une hausse considérable des bénéfices des entreprises, un espoir qui propulse les indices boursiers jusqu’à des niveaux records, tout en orientant un volume massif de financements par actions et obligations vers le secteur technologique.
Cette dynamique est particulièrement illustrée par les résultats stupéfiants enregistrés le mois dernier par Nvidia. La croissance vertigineuse du chiffre d’affaires de l’entreprise continue de justifier l’ampleur des dépenses d’investissement du secteur. Cette dynamique s’observe également dans les préparatifs de l’introduction en bourse d’Anthropic. À l’instar de SpaceX, l’entreprise d’IA entend exploiter un marché total absolument gigantesque.
Mon enthousiasme s’accompagne néanmoins d’un certain nombre d’inquiétudes, qui concernent moins les risques à long terme de chocs ou d’«extinction» de l’humanité (à prendre au sérieux pour autant) que les conséquences imprévues et les dommages collatéraux plus immédiats de l’IA. Les craintes relatives à ces préjudices s’expriment d’ores et déjà sur la scène politique, sociale, et pourraient impacter le rythme ainsi que l’ampleur de l’adoption de cette technologie.
Cette évolution de la situation comporte un risque d’effets d’éviction, notamment à court terme, en raison d’un décalage intertemporel classique. Les avantages potentiels de l’IA à long terme pourraient apporter une réponse à un grand nombre de nos problèmes actuels, qu’il s’agisse de l’insuffisance de la croissance, du niveau élevé d’endettement, du changement climatique ou encore des inégalités extrêmes. Néanmoins, dans l’immédiat, le développement et le déploiement de l’IA se trouvent confrontés à complications qui risquent de s’aggraver si nous n’y prenons pas garde.
Penchons-nous par exemple sur la situation actuelle des marchés des obligations d’Etat et d’entreprise. Dans un monde au sein duquel le financement par déficit et les emprunts traditionnels des entreprises accaparent déjà une part importante des fonds disponibles sur le marché obligataire, l’augmentation massive de la demande de crédit de la part des «hyperscalers» contribue à faire grimper les coûts d’emprunt, y compris les taux des crédits immobiliers.
C’est d’autant plus vrai que les grands acheteurs de titres américains, historiquement fiables, semblent désormais moins enclins à investir, en raison de considérations nationales (dans le cas du Japon et des pays du Golfe) ainsi que de facteurs géopolitiques (dans le cas de la Chine et du Canada). Par ailleurs, dans certaines régions des Etats-Unis, la hausse de la demande énergétique contribue à l’augmentation des prix de l’électricité, aggravant ainsi une crise du pouvoir d’achat qui sévit depuis des années, et qui touche particulièrement violemment les ménages à faibles revenus.
Cette tension entre la progression de l’IA et la nécessité d’en gérer les conséquences immédiates ne constitue pas le seul danger. Un autre risque réside dans le décalage entre les avancées fascinantes et rapides de l’IA et le caractère inégal des taux d’adoption dans l’ensemble de l’économie. Menée par Google, une étude particulièrement pertinente et exhaustive démontre que la diffusion de l’IA a certes été très large, mais qu’elle est restée relativement superficielle. L’IA n’ayant pas encore pénétré en profondeur les flux de travail, une grande partie de son potentiel de productivité demeure inexploité.
Pour toutes ces raisons, la trajectoire de l’IA – qui englobe les avancées scientifiques, l’adoption de cette technologie dans l’ensemble de l’économie et l’atténuation des risques – risque de devenir plus mouvementée. C’est la raison pour laquelle ceux qui mènent cette révolution attendent des dirigeants politiques qu’ils jouent un rôle plus important dans la facilitation de l’adoption de l’IA, comme dans la limitation des dommages collatéraux. Compte tenu des dynamiques en jeu, ces interventions nécessiteraient la mise en place de partenariats public-privé flexibles. Demis Hassabis, fondateur de Google DeepMind, a par exemple récemment proposé un dispositif comparable à celui de la Financial Industry Regulatory Authority (FINRA), dans le cadre duquel un organisme privé coopératif exercerait des pouvoirs de régulation délégués par les pouvoirs publics, en concertation avec les agences gouvernementales.
Jusqu’à présent, le financement de l’IA (qui constitue le moteur des marchés financiers américains) s’est dans l’ensemble déroulé sans heurts. Les investisseurs en actions ont pu tirer profit de la promesse de plus en plus affirmée d’une prospérité économique généralisée. Le chemin s’annonce toutefois désormais plus accidenté, d’autant plus que les deux principaux partis politiques penchent désormais du côté populiste du débat. Par ailleurs, le groupe d’économistes et de spécialistes des sciences comportementales chargé de travailler sur l’IA et sur les tensions évoquées demeure à ce jour trop restreint, compte tenu des enjeux.
L’ère du financement de l’IA sans véritable difficulté, et des gains de marché sans grand effort, pourrait bientôt céder la place à une période marquée par des vents contraires plus puissants, soufflant dans plusieurs directions. La navigation dans ces eaux moins clémentes exigera bien davantage d’agilité et de coopération entre les gouvernements et les entreprises technologiques, au niveau national comme international.
L’IA pourrait nous permettre de résoudre certains de nos plus grands défis économiques, et de bénéficier de niveaux de croissance jusqu’alors inimaginables. Si toutefois nous ne gérons pas correctement son développement et son déploiement, elle pourrait engendrer des coûts préjudiciables.
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