On parle beaucoup de démondialisation, mais ce n'est pas ce que montrent les investissements. Les États-Unis construisent des semi-conducteurs, des centres de données et des infrastructures énergétiques. L'Europe investit dans la défense, les réseaux électriques et son autonomie stratégique. L'Asie poursuit son expansion industrielle et technologique. Le mouvement dominant n'est donc pas un déplacement des capacités d'une région vers une autre, mais leur duplication simultanée dans plusieurs zones du monde. Cette logique d'addition change profondément la dynamique économique: plusieurs régions cherchent à bâtir les mêmes infrastructures au même moment et se retrouvent en concurrence pour les mêmes ressources.
Cette concurrence fait réapparaître une notion que les investisseurs avaient presque oubliée: la rareté physique. Durant la dernière décennie, les actifs les plus recherchés étaient immatériels, qu'il s'agisse des logiciels, des données ou des effets de réseau. Aujourd'hui, les contraintes se situent davantage dans le monde réel: production d'électricité, réseaux de transmission, transformateurs, capacités manufacturières ou main-d'œuvre spécialisée. L'intelligence artificielle illustre parfaitement ce changement. Derrière chaque avancée technologique se cachent des infrastructures énergétiques et industrielles dont la capacité ne peut être augmentée instantanément.
Tant que le monde continue de se dupliquer plutôt que de se substituer à lui-même, la question essentielle pour les investisseurs reste la même: qui possède les capacités physiques dont tous les autres ont besoin pour croître?
Le point le plus sous-estimé par le marché concerne le temps. Une nouvelle capacité de production n'existe pas parce qu'elle a été annoncée. Entre la décision d'investir et la mise en service effective d'une centrale, d'un réseau ou d'une usine, plusieurs années peuvent s'écouler. Pourtant, les marchés tendent à intégrer les milliards de capex comme si l'offre future était déjà disponible. Cette confusion entre investissement annoncé et capacité réellement opérationnelle conduit à sous-estimer la durée des pénuries actuelles. Or, lorsque la demande progresse plus vite que l'offre, les détenteurs d'actifs stratégiques voient leur pouvoir de fixation des prix et leur rentabilité se renforcer durablement.
C'est pourquoi nous pensons que la création de valeur se déplacera progressivement des utilisateurs de la technologie vers les fournisseurs des infrastructures indispensables à son déploiement. Produire de l'électricité, acheminer cette énergie ou fabriquer les composants les plus avancés constitue aujourd'hui un avantage concurrentiel souvent plus difficile à reproduire qu'une innovation logicielle. Dans un monde où la croissance est limitée par des contraintes physiques, les véritables gagnants sont souvent ceux qui contrôlent les goulots d'étranglement plutôt que ceux qui génèrent la demande finale.
Cette thèse n'est évidemment pas sans risque. Un ralentissement des investissements dans l'intelligence artificielle, des gains technologiques réduisant les besoins en infrastructures ou encore un excès d'investissement pourraient mettre fin à ces tensions. Mais tant que le monde continue de se dupliquer plutôt que de se substituer à lui-même, la question essentielle pour les investisseurs reste la même: qui possède les capacités physiques dont tous les autres ont besoin pour croître? Dans cette nouvelle phase du cycle, c'est probablement là que se trouve la rareté la plus précieuse.