Le prix du capital

Arthur Jurus, ODDO BHF

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Les rendements des Treasuries américains à 10 ans se rapprochent de 5%, reflétant désormais non seulement la valeur du temps, mais aussi une rareté croissante du capital librement mobilisable.

©Keystone

 

Après quinze ans de taux artificiellement comprimés par les politiques monétaires ultra-accommodantes, l’excès d’épargne mondiale et la mondialisation financière, le coût du capital retrouve progressivement sa fonction économique fondamentale. Les rendements des Treasuries américains à 10 ans se rapprochent ainsi de 5%, reflétant désormais non seulement la valeur du temps, mais aussi une rareté croissante du capital librement mobilisable. Dans ce nouvel environnement, le capital n’est plus abondant au point de satisfaire simultanément tous les besoins de financement, ce qui contribue à une remontée durable des taux réels.

Cette évolution s’explique d’abord par l’érosion du régime du «global savings glut» identifié par Ben Bernanke. Pendant deux décennies, l’épargne excédentaire asiatique a largement contribué au financement des dettes souveraines occidentales, soutenant durablement les marchés obligataires. Aujourd’hui, cette mécanique s’essouffle. L’accumulation de réserves de change ralentit, une partie croissante de ces réserves est réallouée vers des actifs alternatifs comme l’or, tandis que les tensions géopolitiques, les sanctions financières, le protectionnisme et les rivalités sino-américaines limitent la circulation internationale des capitaux. L’épargne mondiale reste abondante, mais elle est moins mobile, ce qui accroît la valeur stratégique du financement et pousse les investisseurs à exiger une prime de terme plus élevée.

Le changement le plus marquant provient toutefois de la concurrence inédite entre les différents usages du capital. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, cinq grands cycles d’investissement structurels se développent simultanément: la transition énergétique, le réarmement militaire, le refinancement du déficit fédéral américain, les infrastructures liées à l’intelligence artificielle et la relocalisation des chaînes d’approvisionnement. Ensemble, ces besoins représentent près de 10’000 milliards de dollars par an, soit environ 7,8% du PIB nominal mondial et près de 30% de l’épargne brute mondiale. Le problème n’est donc pas l’absence d’épargne, mais l’existence d’un goulot d’étranglement qui empêche son allocation simultanée à l’ensemble de ces priorités.

Dans ce contexte, les investisseurs privés retrouvent un rôle central dans la détermination des taux d’intérêt à long terme, tandis que l’influence des banques centrales se concentre davantage sur les échéances courtes. Les taux longs dépendent désormais plus directement de la soutenabilité budgétaire, des volumes d’émission souveraine et de la compétition entre besoins de financement. Cette évolution intervient alors que la charge d’intérêts de la dette fédérale américaine approche les 1000 milliards de dollars par an et que les acheteurs traditionnels de Treasuries se montrent plus sélectifs.

Ce nouveau régime marque également une transition d’une économie portée par la valorisation des actifs financiers vers une économie davantage orientée vers l’accumulation de capital productif. Durant la décennie qui a suivi la crise financière mondiale, la liquidité abondante a principalement soutenu les valorisations des actifs. Désormais, l’essor simultané de l’intelligence artificielle, des infrastructures numériques, de l’énergie et de la défense réoriente l’épargne vers l’investissement productif. Cette réallocation soutient la croissance potentielle, mais contribue mécaniquement à maintenir un coût du capital plus élevé.

Pour les investisseurs, l’implication est claire: les taux d’intérêt américains devraient rester structurellement supérieurs à ceux observés au cours de la décennie précédente. Le retour d’un coût du capital positif redonne de l’attrait au crédit de qualité et réinstalle la discipline financière au cœur des décisions d’investissement. Dans cet environnement, la création de valeur repose davantage sur la solidité des bilans, la visibilité des flux de trésorerie et la capacité des entreprises à générer des rendements supérieurs à leur coût de financement. Les obligations souveraines retrouvent leur rôle de générateur de revenus, mais leurs vertus de diversification apparaissent moins évidentes qu’auparavant, ce qui plaide pour une allocation plus équilibrée entre dette souveraine, crédit investment grade et actifs réels.

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