Croissance ou value: un cadre dépassé

Patrick Lee, Vaughan Nelson

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Pendant longtemps, ces deux catégories ont été considérées comme les pôles opposés de l’univers d’investissement. 

 

Depuis des décennies, l’industrie de l’investissement classe les actions en deux grandes catégories: croissance et value. Popularisées dans les années 1990 puis institutionnalisées par les indices Russell et S&P, ces étiquettes ont offert aux investisseurs un cadre simple pour comprendre ce qu’ils détenaient et pourquoi.

Les valeurs de croissance étaient associées à une progression des bénéfices supérieure à la moyenne et à des valorisations élevées. Les valeurs value se distinguaient, à l’inverse, par de faibles ratios cours/bénéfice et cours/valeur comptable, souvent accompagnés du versement de dividendes. Pendant longtemps, ces deux catégories ont été considérées comme les pôles opposés de l’univers d’investissement. 

Ce cadre a eu son utilité, mais il reflète de moins en moins les transformations structurelles des marchés. La montée en puissance des mégacapitalisations technologiques, la volatilité des cycles de taux d’intérêt et l’essor de l’investissement algorithmique et factoriel ont rendu l’opposition classique entre croissance et value de plus en plus imprécise. 

Des entreprises difficiles à classer

Le principal défi tient à l’émergence d’entreprises qui figurent simultanément parmi les plus dynamiques, les plus rentables et les plus génératrices de trésorerie.

Alphabet en est un bon exemple. Le groupe génère plus de 100 milliards de dollars de free cash-flow par an, émet des obligations investment grade à des conditions favorables, verse des dividendes et procède à d’importants rachats d’actions – autant de caractéristiques traditionnellement associées à des sociétés value matures. Dans le même temps, ses activités cloud et intelligence artificielle continuent d’afficher une croissance annuelle à deux chiffres.

Forcer une entreprise de ce type à entrer dans une seule case, croissance ou value, donne donc une image déformée de ses caractéristiques fondamentales. 

Le chevauchement croissant des indices illustre cette évolution. En mai 2026, 248 entreprises figuraient à la fois dans le Russell 1000 Value et le Russell 1000 Growth. Près de 30% du Russell 1000 Value et 60% du Russell 1000 Growth se trouvent ainsi dans une catégorie «mixte», ce qui conduit à s’interroger sur la pertinence même de ces classifications. 

L’IA brouille encore davantage les frontières

L’intelligence artificielle est sans doute la force qui remet le plus profondément en cause les catégories traditionnelles. Elle ne concerne pas uniquement le secteur technologique, mais agit comme un facteur de disruption transversal.

Une entreprise value stable et fortement génératrice de cash peut rapidement être confrontée à un risque d’obsolescence. À l’inverse, l’IA peut considérablement améliorer la productivité et les marges d’une entreprise déjà considérée comme une valeur de croissance.

Nvidia illustre bien ce basculement. Autrefois fabricant cyclique de semi-conducteurs, et donc parfois proche d’un profil value lors des phases de ralentissement, l’entreprise est devenue en l’espace de deux ans la société la plus valorisée au monde, portée par une demande liée à l’IA que les cadres de valorisation traditionnels n’avaient ni anticipée ni intégrée.

Dans le même temps, certaines entreprises des médias, des logiciels ou des données, jusque-là considérées comme des investissements value relativement sûrs, font désormais face à des menaces liées aux grands modèles de langage. Dans cet environnement, les étiquettes croissance et value apportent peu d’informations sur le potentiel de rendement, le risque ou la viabilité à long terme d’une entreprise. 

Regarder au-delà des styles

Remettre en cause le cadre croissance/value ne signifie pas abandonner la discipline analytique. Il s’agit plutôt de remplacer une opposition binaire par un ensemble de critères mieux adaptés à la manière dont la valeur est créée ou détruite dans l’économie actuelle.

La qualité et la durabilité du modèle économique deviennent centrales: rendement des capitaux investis et des fonds propres, forte conversion des résultats en free cash-flow, solidité des avantages concurrentiels et capacité du management à allouer efficacement le capital.

L’analyse factorielle permet également de mieux évaluer les expositions au momentum, à la rentabilité ou à la volatilité. À cela s’ajoute le risque de disruption, qu’il soit lié aux évolutions technologiques, réglementaires ou à des changements structurels de la demande. 

Le cadre croissance/value a rendu de précieux services à une génération d’investisseurs. Il a permis de structurer l’analyse et de faciliter les comparaisons. Mais les cadres d’investissement sont des outils, pas des vérités immuables, et ils doivent évoluer avec les marchés.

Les décisions d’investissement les plus importantes ne peuvent plus être prises à travers une simple grille binaire. Les entreprises susceptibles de créer le plus de valeur au cours de la prochaine décennie seront probablement celles capables de combiner croissance, rentabilité et résilience.

La question essentielle n’est donc plus seulement de savoir si une entreprise appartient à la catégorie croissance ou value, mais si elle constitue une entreprise de qualité, valorisée à un prix raisonnable et suffisamment résiliente pour faire face aux prochaines ruptures.

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