Matrixport: un premier fond crypto régulé par la Finma

Gérard Reber

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«Beaucoup d'investisseurs s'exposent aux crypto-actifs sans forcément analyser le risque lié à la structure juridique du véhicule d'investissement», regrette Dominik Oggenfuss, de Matrixport AM.

 

Il y a encore un peu plus de deux mois, voir le bitcoin repasser – même brièvement – sous le seuil symbolique des 60 000 dollars semblait peu probable. La première cryptomonnaie mondiale paraissait avoir retrouvé une dynamique haussière, après son rebond vers les 80 000 dollars à la fin du mois d'avril, soit une progression mensuelle de près de 12%.

Cette volatilité persistante et toujours aussi forte des crypto-actifs continue donc d'interroger. Beaucoup estimaient qu'elle allait progressivement s'atténuer avec l'arrivée des ETF Bitcoin approuvés par la SEC aux États-Unis ou la mise en place de cadre réglementaire plus clair. 
Avec son «Crypto Market Index Fund», Matrixport Asset Management AG se présente comme la seule société en Suisse à proposer un fond d'investissement dans les crypto-actifs régulés par la Finma. «Un réel avantage concurrentiel concret par rapport à d’autres acteurs qui proposent essentiellement des ETP (Exchange Traded Products)», assure son CEO, Dominik Oggenfuss.

Invité d'un événement organisé par l'association Hub+ consacré à l'institutionnalisation des actifs numériques et à leurs perspectives pour les cinq prochaines années, On profite de cette rencontre pour revenir sur les dernières tendances du marché des crypto-actifs, évoquer les enjeux liés au minage du bitcoin ou encore les opportunités offertes par la tokenisation croissante du monde de la finance. Entretien.

En quelques mois le bitcoin a perdu la moitié de sa valeur, comment expliquez-vous qu’un actif numérique d’une telle importance reste aussi volatile?

Premièrement, il est important de préciser que la volatilité actuelle du bitcoin est moins forte qu'au cours des cycles précédents. Elle a même parfois été inférieure à celle d'autres classes d'actifs, dont certaines sont historiquement moins sensibles aux mouvements brusques des marchés.

La principale évolution réside dans la convergence croissante entre la finance traditionnelle, les plateformes numériques et les actifs digitaux. Après avoir longtemps évolué séparément, ces écosystèmes sont désormais de plus en plus interconnectés. Des entreprises comme Coinbase ont, par exemple, atteint une taille et un niveau de maturité leur permettant d'être cotées sur des places boursières traditionnelles et intégrées à de grands indices de référence. Dans le même temps, des acteurs du paiement comme Visa et Mastercard développent des infrastructures reliant les réseaux de paiement traditionnels à la monnaie tokenisée, aux actifs numériques et aux paiements en stablecoins réglementés.

Dans certains pays, notamment en Suisse et dans plusieurs régions d’Europe où le prix de l’électricité est élevé, miner du bitcoin n’est tout simplement plus rentable.

Une autre convergence se dessine également entre l'intelligence artificielle et les actifs numériques, qui reposent sur des besoins communs en matière de puissance de calcul, de centres de données, d'infrastructures énergétiques et de réseaux numériques avancés. L'intelligence artificielle peut améliorer l'automatisation des services financiers, l'analyse des marchés et l'efficacité des plateformes, tandis que la blockchain peut renforcer la transparence, la traçabilité et l'efficacité des règlements. L'ensemble de ces évolutions contribue à la création d'un écosystème plus large, dans lequel la finance traditionnelle, les fintechs, les actifs numériques et l'intelligence artificielle sont de plus en plus étroitement liés.


Cette convergence d’intérêts n’a pas empêché le bitcoin de repasser de 80'000 à 60'000 dollars un peu moins de trois mois… 

La bonne question à se poser est de savoir qui vend et qui achète. Pour cela, nous suivons notamment un indicateur appelé SOPR (Spent Output Profit Ratio), qui permet de déterminer si les investisseurs vendent leurs bitcoins en réalisant un bénéfice ou une perte. 

Actuellement, les spéculateurs sur le court terme se sont retrouvés contraints de vendre à perte. Avec un prix d'achat moyen se situant autour de 80'000 dollars, en voyant le bitcoin revenir vers 60'000 dollars, ils préfèrent couper leurs pertes. De tels phénomènes de ventes liés à la panique par certains investisseurs particuliers ont créé un nouveau choc psychologique sur le marché.

Maintenant en creusant un peu, en analysant nos données, ces dernières racontent une histoire un peu différente. Elles montrent que les «whales», les très gros détenteurs de bitcoin, reviennent progressivement sur le marché. Ce qui est nouveau, c’est le profil de ces baleines détenant plus de 1000 bitcoins. Historiquement, il s'agissait surtout de pionniers de l'écosystème ou de fortunes privées. Aujourd'hui, on retrouve également de grands investisseurs institutionnels. BlackRock par exemple est désormais l'une des plus importantes «whales» du marché.


Ce retour pourrait-il marquer la fin de la baisse des crypto-actifs dont le bitcoin?

Si seulement quelqu'un connaissait cette réponse avec certitude, ce serait tellement plus simple pour investir. Nos données laissent penser que nous sommes dans une phase que l'on peut qualifier de «capitulation puis d'accumulation». Les investisseurs qui ont une conviction de long terme reviennent progressivement sur le marché. 

Cette phase dite de transition semble se confirmer dans les marchés options. En juin, environ 40 à 42% des options de vente étaient concentrées autour du niveau des 60'000 dollars. Cela signifie qu'une grande partie des investisseurs considérait ce niveau comme un prix d'entrée attractif.

Pour l'instant, on sent une certaine prudence. Plutôt que d'acheter directement du bitcoin, les investisseurs achètent des options leur permettant de l'acquérir à 60'000 dollars si le marché y revient. C'est une manière de se positionner sans s'exposer immédiatement.

Quid du minage de bitcoin, est-il encore rentable au prix actuel de la cryptomonnaie?

Il existe actuellement une forte dispersion des coûts de minage. Dans certains pays, notamment en Suisse et dans plusieurs régions d’Europe où le prix de l’électricité est élevé, miner du bitcoin n’est tout simplement plus rentable. Au début de l’été, le coût moyen de minage se situait autour de 73'000 à 74'000 dollars. Dans ce contexte, certains mineurs de bitcoin reconvertissent une partie de leurs centres de données, notamment les installations équipées de machines devenues moins performantes, en infrastructures dédiées à l’intelligence artificielle et au calcul à haute performance.

Certains parviennent toutefois à maintenir leurs coûts autour de 40'000 car ils disposent des machines de minage les plus récentes et les plus performantes, qui offrent un rendement énergétique bien supérieur aux générations précédentes. 

D’ailleurs si au sein de Matrixport Asset Management, nous n’avons pas d’activités de minage, notre actionnaire est présent dans cette activité à travers des sociétés comme Bitmain et Bitdeer, qui développent des équipements de minage et exploitent également des infrastructures dédiées au minage de bitcoin.


Face à d’autres acteurs actifs dans les cryptomonnaies, en quoi votre société se démarque-t-elle concrètement?

Notre particularité est que nous sommes la seule société en Suisse à proposer un fond d'investissement dans les crypto-actifs régulés par la Finma. C'est un réel avantage concurrentiel concret par rapport à d’autres acteurs qui proposent essentiellement des ETP (Exchange Traded Products). Or, un ETP est avant tout un instrument de dette: l'investisseur ne détient pas directement les bitcoins, mais une créance sur le véhicule qui les détient. Beaucoup d'investisseurs s'exposent ainsi aux crypto-actifs sans forcément analyser le risque lié à la structure juridique du véhicule d'investissement.

Dans notre cas, c'est différent. Lorsqu'un investisseur souscrit souscrit à notre fonds appelé «Crypto Market Index Fund» , il devient détenteur de parts du fonds (unit holder), et possède donc indirectement les crypto-actifs, ces derniers étant déposés chez Amina Bank, une banque suisse régulée par la Finma et spécialisée dans la conservation d'actifs numériques. Et comme son nom l'indique, ce fond réplique un indice composé des sept principales cryptomonnaies du marché. 

Aujourd'hui, le marché est dans une phase d'attente. Les acteurs attendent surtout davantage de clarté sur le plan réglementaire. 

Que pensez-vous de la tokenisation croissante du monde de la finance?

Il y a deux aspects fondamentaux. Le premier est la qualité de l'actif que l'on souhaite tokeniser. L'exemple le plus parlant est celui de l'or, car sa valeur est universellement reconnue et son sous-jacent est parfaitement identifiable. Dans ce cas, un token peut générer un rendement grâce à la technologie blockchain. Cette rémunération permet notamment de couvrir les frais éventuels de conservation (custody) de l'or physique, ce qui constitue un avantage supplémentaire pour l'investisseur. 

Le deuxième critère essentiel, lorsque l'on souhaite tokeniser un actif, est l'existence d'une véritable demande. Il faut qu'il y ait des acheteurs. La tokenisation n'a d'intérêt que si le marché est prêt à échanger ces actifs. Prenons comme autre exemple l'immobilier, une maison étant un actif peu liquide. Grâce à la tokenisation, il devient possible d'en fractionner la propriété et d'acheter ou de vendre progressivement des parts, ce qui rend l'investissement beaucoup plus accessible. En revanche, tokeniser un actif pour lequel il n'existe aucun marché n'a pas de sens.

Quel regard portez-vous sur la place de la Suisse dans l'écosystème des crypto-actifs? 

Il y a eu plusieurs vagues. Avec le développement de la Crypto Valley à Zoug, la Suisse a connu une période de forte dynamique et s'est imposée comme l'un des pôles mondiaux de l'innovation dans les actifs numériques. Pendant quelques années, tout le monde parlait de la Suisse.

Aujourd'hui, le marché est dans une phase d'attente. Les acteurs attendent surtout davantage de clarté sur le plan réglementaire. Une nouvelle législation est actuellement en discussion et sera déterminante pour l'avenir du secteur. L'Europe a, elle, avancé plus rapidement avec MiCA, tandis que les États-Unis ont accéléré sous l'effet de l'arrivée massive d'acteurs institutionnels comme BlackRock, Morgan Stanley et d'autres grandes institutions financières.

Malgré cette période d'incertitude, la réputation de la Suisse en matière de sécurité, de stabilité et de confiance demeure intacte et a même gagné en importance dans le contexte géopolitique actuel. Parallèlement, la solidité de son secteur financier, la maturité de son écosystème dédié aux actifs numériques et la concentration d'expertises spécialisées lui confèrent un fort potentiel pour rester l'un des principaux pôles mondiaux de la blockchain et de la finance numérique.

En conciliant innovation et exigences institutionnelles et réglementaires rigoureuses, la Suisse pourra continuer à jouer un rôle essentiel de passerelle entre la finance traditionnelle et les actifs numériques. Cette combinaison de crédibilité, d'expertise et de potentiel de croissance à long terme a fait de la Suisse un choix naturel pour la prochaine étape de l'expansion internationale de notre entreprise.

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