Japon: un nouvel élan boursier à confirmer

Gérard Reber

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Alors que le Nikkei enchaîne les records, l’économie japonaise reste confrontée à de nombreux défis, rappelle Pierre Mermod, responsable de la gestion des actions japonaises à la BCV.

 

Depuis de nombreux trimestres, les actions japonaises connaissent un spectaculaire retour en grâce. Derrière l’envolée des indices se dessinent des transformations structurelles profondes: sortie de la déflation, amélioration de la gouvernance des entreprises, essor de l’IA physique et de la robotique, ou encore nouvelle politique industrielle.

Mais après plus de trois années de hausse et une succession de records, la question se situe au niveau de la solidité de cette hausse historique. On en parle avec Pierre Mermod, responsable de la gestion des actions japonaises à la BCV depuis 2004.

Le Nikkei a continué d’enchaîner les records historiques au cours des six premiers mois de l’année… Comment expliquer ce nouvel envol?

Il semble aujourd’hui que toutes les planètes soient alignées en faveur de la Bourse japonaise. A l’échelle mondiale, l’économie reste bien orientée malgré les crises géopolitiques et la volatilité des prix du pétrole, et les marchés des actions ont été particulièrement résilients. Sur le plan domestique, le Bourse japonaise bénéficie directement de deux changements structurels majeurs: la fin d’une longue période de déflation et l’amélioration significative de la gouvernance des entreprises. Si l’on ajoute à cela la faiblesse du yen, on obtient une belle croissance des bénéfices des sociétés. Cerise sur le gâteau, l’indice Nikkei compte en son sein un certain nombre de sociétés technologiques qui profitent directement de l’engouement actuel pour l’intelligence artificielle (IA). Les actions japonaises ont ainsi fortement progressé, sans pour autant afficher des niveaux de valorisation exagérés.

L’économie nipponne est-elle réellement aussi florissante que ne le laissent penser les performances de ses principaux indices boursiers?

Non, l’économie japonaise n’est pas florissante. Le déclin démographique pèse sur son potentiel de croissance. Par ailleurs, dans un pays qui importe son énergie ainsi qu’une part importante de ses denrées alimentaires, la faiblesse du yen fait monter les prix et la consommation des ménages en souffre. Les salaires sont certes orientés à la hausse, mais leur progression ne suffit pas, pour l’instant, à compenser l’augmentation du coût de la vie.

«La nouvelle politique industrielle marque un tournant majeur pour le Japon.»

Aujourd’hui, c’est plutôt la bourse qui soutient l’économie, et non l’inverse. La forte progression des bénéfices des entreprises permet d’ailleurs au gouvernement d’encaisser plus d’impôts que ce qu’il avait budgété. Il ne faut pas non plus oublier que plus de la moitié des bénéfices des entreprises cotées sont réalisés en dehors du Japon.

La nouvelle politique industrielle annoncée par le gouvernement de Sanae Takaichi pourra-t-elle consolider ces performances boursières sur le long terme, ou ses effets sont-ils déjà intégrés dans la hausse actuelle des marchés?

La nouvelle politique industrielle marque un tournant majeur pour le Japon. Par le passé, le gouvernement dépensait dans un but électoraliste. On ne comptait plus les autoroutes ne menant nulle part ni les ponts reliant deux zones désertes. Aujourd’hui, il s’agit davantage d’investissements que de pures dépenses. L’Etat soutient les développements technologiques indispensables à l’avenir industriel du pays: les semi-conducteurs, la robotique, l’IA ou encore l’informatique quantique.

Le secteur de la défense, y compris dans le domaine de la cybersécurité, n’est aussi plus tabou. Quant à l’indépendance énergétique, elle constitue un autre axe prioritaire. Le gouvernement de Sanae Takaichi table clairement sur le long terme et sa large majorité au sein du Parlement lui permet de mettre pleinement en œuvre sa politique.

La vulnérabilité énergétique du pays pourrait-elle devenir une préoccupation majeure et provoquer, à terme, une inversion de tendance économique et boursière au Japon?

La vulnérabilité énergétique constitue clairement un sujet de préoccupation, mais il est géré. Le Japon bénéficie d’une bonne diversification de ses sources d’approvisionnement. Les énergies fossiles ne proviennent pas uniquement du golfe Persique: elles sont également importées d’Australie, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique du Nord.

Il ne faut pas oublier que toutes les centrales nucléaires avaient été mises à l’arrêt à la suite de la catastrophe de Fukushima, en mars 2011. Certaines d’entre elles sont aujourd’hui de nouveau pleinement opérationnelles, mais leur redémarrage prend plus de temps que prévu. Le Japon mise également sur les énergies renouvelables, notamment sur une nouvelle génération de cellules photovoltaïques flexibles, une technologie elle aussi soutenue par la nouvelle politique industrielle.

Comme aux Etats-Unis, l’IA semble être l’un des principaux moteurs du marché, mais avec une particularité: l’avantage concurrentiel du Japon se situerait davantage dans la robotique que dans le numérique…

Le Japon est déjà très compétitif dans plusieurs domaines. S’il n’est plus le leader mondial des semi-conducteurs, il demeure incontournable dans certains segments spécifiques. De plus, l’Archipel produit une grande partie des machines permettant de fabriquer et de tester les puces. Il fournit également des substrats en silicium ou en céramique, ainsi que les emballages destinés à protéger les composants. Mais il est vrai que son avantage concurrentiel est encore plus marqué dans le domaine de l’IA physique. Trois des cinq plus grandes entreprises mondiales de robotique sont japonaises. Avec le prochain rachat de la division robotique d’ABB par SoftBank, cette proportion passera même à quatre sur cinq.

Ces nouvelles formes d’IA physique pourront-elles compenser les effets du déclin démographique et permettre à l’économie japonaise de maintenir sa trajectoire de croissance?

Beaucoup craignent que le développement de l’IA et de la robotique ne menace leur emploi. Au Japon, où la faible immigration ne suffit pas à compenser le déséquilibre entre les naissances et les décès, l’automatisation constituera davantage une solution qu’un problème. Nous avons toutefois tendance à surestimer l’impact du déclin démographique. Depuis plusieurs décennies, le Japon a délocalisé une partie de sa production industrielle à travers le monde. L’image d’un Japon exportant massivement ses produits relève aujourd’hui davantage de l’image d’Epinal que de la réalité. Il y a longtemps que le pays du Soleil-Levant produit là où il vend.

Au vu de l’envolée actuelle de la Bourse japonaise, faut-il craindre la formation d’une bulle comparable à celle redoutée autour des LLM aux Etats-Unis?

Le fonctionnement des marchés boursiers a fondamentalement changé ces dernières années. Par le passé, les investisseurs achetaient des actions puis, lorsque celles-ci devenaient trop chères, réallouaient leurs capitaux vers des valeurs meilleur marché. Aujourd’hui, une grande partie des investissements s’effectue par l’intermédiaire d’ETF, des produits qui répliquent soit l’ensemble d’un marché, soit un secteur particulier. Avec de tels instruments, la sélection des titres ne se fait pas sur leur valorisation, mais uniquement sur leur capitalisation boursière.

Ce phénomène tend à accentuer les tendances et les mouvements boursiers sont ainsi gonflés. Toutefois, les actions japonaises restent encore relativement peu détenues à l’étranger. Leur valorisation n’est certes plus aussi attractive que par un passé récent, mais elle demeure à des niveaux qui semblent raisonnables. Il ne faut pas oublier que les bénéfices générés par les entreprises ont fortement progressé.

Que penser de l’évolution du yen ces derniers mois? Quelles conséquences son affaiblissement persistant pourrait-il avoir sur le Japon et son économie?

Il faut distinguer deux phases distinctes dans l’affaiblissement du yen. Lorsque Shinzo Abe a lancé sa politique des trois flèches, la Banque du Japon (BoJ) a fait tourner la planche à billets afin de financer les dépenses publiques. Dans un tel contexte, il est normal que la devise en ait payé le prix et se soit fortement dépréciée. Depuis, la situation a changé. La Banque du Japon n’est plus la seule banque centrale à monétiser la dette de son pays.

De plus, le Japon est aujourd’hui l’un des rares pays où le ratio de la dette au produit intérieur brut (PIB) diminue. Face au dollar américain, le yen évolue certes à son plus bas niveau depuis quarante ans. Mais depuis le début de l’année 2026, ce mouvement tient davantage à l’appréciation du dollar qu’à une nouvelle dépréciation du yen. Cette évolution s’explique d’ailleurs en grande partie par le changement des attentes concernant la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine (Fed). Face au franc suisse, en revanche, le yen est stable depuis plusieurs mois, aux alentours de 200 yens pour un franc.

Que devrait faire la Banque du Japon (BoJ) pour soutenir la monnaie nationale?

Elle ne peut pas faire grand-chose. Elle peut certes intervenir sur le marché des changes, mais de telles opérations ne peuvent que freiner le mouvement. L’histoire montre qu’elles ne permettent pas de l’inverser. La solution se trouve plutôt entre les mains du gouvernement et de la population japonaise.

Le Ministère des finances (MoF) doit renforcer sa crédibilité en matière de gestion des finances publiques. Mais le principal acteur demeure la population japonaise. Durant la période de déflation et de taux d’intérêt négatifs, les Japonais ont pris l’habitude d’investir massivement leur épargne à l’étranger, aussi bien dans des obligations australiennes que dans des actions américaines. Or, si ces flux massifs de capitaux vers l’étranger venaient à se tarir ou, mieux encore, à s’inverser, l’impact serait visible sur la valeur du yen.

Sur le long terme, comment appréhender l’économie nipponne et investir au Japon après plus de trois années de hausse continue des principaux indices boursiers?

Avec un indice Nikkei passé de 7000 points en 2008 à 70’000 points aujourd’hui, une bonne partie de la hausse est derrière nous. Le PIB nominal devrait néanmoins progresser de 3% à 4% par an. Si la gouvernance des entreprises, et donc leur rentabilité, continue de s’améliorer, on peut espérer une croissance annuelle des bénéfices comprise entre 7% et 12%. De plus, toute personne qui se rend au Japon peut aisément constater qu’en termes de parité de pouvoir d’achat, le yen est fortement sous-évalué. C’est un facteur qui devrait se corriger sur le long terme. Si l’on compare ces rendements potentiels aux 0,3% qu’offre un placement en obligations de la Confédération à dix ans, le rapport risque-rendement semble toujours attractif.

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