Au cours des douze derniers mois, les géants du streaming, tant audio que vidéo, ont traversé une période de fortes turbulences boursières. Spotify a perdu environ 40% de sa valeur en Bourse, tandis que Netflix a cédé près de 44%. Cette correction semble traduire un changement de perception des investisseurs à l'égard d’un secteur du divertissement toujours aussi concurrentiel.
Comme souvent sur les marchés, une forte correction peut créer quelques opportunités d'investissement. Est-ce le cas actuellement pour l'industrie du streaming? Roberto Cominotto, analyste actions chez Julius Baer, nous livre son analyse.
Pourquoi le streaming ne fait-il plus rêver les investisseurs?
Netflix et Spotify sont considérés comme des entreprises de croissance non cycliques. Entre le «Liberation Day» du début avril 2025 et le milieu de l’année dernière, leurs actions ont progressé de plus de 50%, les investisseurs les considérant comme protégées des droits de douane et d'une éventuelle récession. Leurs valorisations ont ainsi atteint des niveaux irréalistes.Depuis la mi-2025, leurs cours sont revenus à des niveaux comparables à ceux observés avant le «Liberation Day».
En début d’année, Netflix a également souffert des incertitudes entourant sa tentative d’acquérir Warner Bros, puis du retrait fin février de son offre face à celle de son concurrent Paramount.
La situation est toutefois différente pour Disney: son segment «Experiences» (parcs d'attractions et croisières), principal contributeur aux bénéfices du groupe, est actuellement pénalisé par une inflation élevée et ses effets sur le pouvoir d'achat des consommateurs. Nous estimons néanmoins que l'action du géant américain reste sous-évaluée. Elle se négocie à des multiples de valorisation nettement inférieurs à ceux du S&P 500, alors même que ses bénéfices affichent une croissance à deux chiffres.
Avec ses initiatives dans le jeu vidéo, Netflix cherche avant tout à renforcer l'engagement de ses utilisateurs.
Contrairement à d'autres valeurs, les ratios cours/bénéfice (P/E) de géants du streaming comme Netflix et Spotify restent relativement modérés. Est-ce le signe que les marchés considèrent que la période de très forte croissance du secteur, tant en termes d'abonnés que de revenus, est désormais révolue?
Il y a un an, les ratios cours/bénéfice de Netflix et de Spotify étaient devenus trop élevés. Aujourd'hui, ces deux titres se négocient à des multiples de valorisation plus raisonnables. Pour Netflix par exemple, le ratio cours/bénéfice attendu pour 2026 est désormais proche de celui du S&P 500.
Les taux de croissance ont ralenti à mesure que ces entreprises atteignent leur maturité. Je m'attends néanmoins à ce que les deux sociétés continuent d'enregistrer une croissance annuelle de leur chiffre d'affaires supérieure à celle du marché, de l'ordre de 10% ou davantage, au cours des deux prochaines années. La croissance des bénéfices devrait être encore plus rapide, à mesure que leurs marges continuent de s'améliorer.
Le dernier méga-deal (Warner Bros - Paramount) doit-il être interprété comme un signe de force ou, au contraire, de faiblesse pour l'industrie du streaming?
La guerre des enchères pour l'acquisition de Warner Bros par Paramount a principalement été motivée par la nécessité d'enrichir l'offre de contenus afin de mieux concurrencer les plateformes de vidéos courtes telles que TikTok, Reels et YouTube.
Netflix doit surtout éviter une nouvelle baisse de l'engagement des utilisateurs, mesuré par le nombre d'heures visionnées. En effet, cet indicateur devient de plus en plus stratégique, la publicité étant appelée à représenter une part toujours plus importante de sa croissance future.
Depuis toujours, le dirigeant de Netflix – Reed Hastings – présente le jeu vidéo comme son principal concurrent. Est-ce toujours le cas malgré les difficultés que traverse actuellement l'industrie du jeu vidéo?
Avec ses initiatives dans le jeu vidéo, Netflix cherche avant tout à renforcer l'engagement de ses utilisateurs. Bien que la société ait récemment renforcé ses investissements et amélioré son offre dans ce domaine, cette activité demeure marginale. Par conséquent, nous n'attribuons aucune valeur à l'activité de jeu vidéo de Netflix dans notre valorisation du groupe.
À l'heure où tout le monde s'enthousiasme pour l'intelligence artificielle, le secteur du streaming pourrait-il lui aussi en tirer parti?
Dans le streaming vidéo, l'intelligence artificielle n'aura, selon moi, pas d'impact majeur. La production de contenus deviendra certes plus rentable, mais je ne pense pas que cette évolution sera véritablement disruptive. Il s'agit davantage d'une évolution des outils de création de contenus, dans la continuité des progrès de l'animation assistée par ordinateur, que d'une véritable révolution.
Pour le streaming audio, Spotify déploie progressivement de nouvelles fonctionnalités reposant sur l'intelligence artificielle, permettant notamment aux utilisateurs de personnaliser ou de modifier certains contenus musicaux. Mais là encore, je ne m'attends pas à des développements véritablement révolutionnaires.
Les cours actuels de Netflix et de Spotify représentent-ils une opportunité d'achat?
Pour Netflix, les résultats des deuxième et troisième trimestres pourraient être affectés par la Coupe du monde de football. Il faudra toutefois évaluer dans quelle mesure cet effet a déjà été anticipé par les investisseurs.
Les résultats de Spotify sont actuellement pénalisés par la transition vers la publicité programmatique, ainsi que par un ralentissement de la croissance des abonnements payants, lié à l'amélioration des fonctionnalités proposées dans les offres gratuites.
Dans ce contexte, les deux titres nous paraissent aujourd'hui nettement plus intéressants qu'à la même période l'an dernier.
À long terme, estimez-vous que le streaming reste un secteur porteur?
Si le taux de pénétration du streaming vidéo et audio est déjà très élevé en Amérique du Nord et dans une grande partie de l'Europe, il demeure encore faible dans de nombreuses autres régions du monde. Nous continuons donc de voir un potentiel de croissance significatif pour le secteur au cours des deux prochaines années.