A première vue, le paradoxe est frappant: les marchés actions américains enchaînent les records alors même que les tensions géopolitiques au Moyen-Orient persistent, que les prix de l'énergie restent sous pression et que les rendements obligataires poursuivent leur remontée.
Parler de «découplage» entre les marchés et l'environnement macroéconomique serait toutefois réducteur. Les investisseurs ne raisonnent actuellement pas en termes de scénarios alternatifs. Ils intègrent simultanément deux dynamiques majeures qui façonnent l'évolution des marchés financiers.
D'un côté, un cycle d'investissement exceptionnellement puissant autour de l'intelligence artificielle constitue aujourd'hui le principal soutien fondamental aux marchés actions. Les bénéfices des entreprises et les anticipations de résultats continuent d'être révisés à la hausse, particulièrement aux États-Unis et dans certaines économies émergentes, sous l'effet d'investissements massifs dans les capacités de calcul, les infrastructures énergétiques et les réseaux numériques.
De l'autre, les marchés obligataires et les matières premières traduisent l'incertitude entourant l'ampleur et la durée du choc d'offre mondial. Cette situation alimente les pressions inflationnistes via les coûts de l'énergie et des intrants, dans un contexte où l'inflation structurelle demeure déjà résiliente. Bien avant l'escalade récente au Moyen-Orient, la marge de manœuvre des banques centrales pour assouplir davantage leur politique monétaire apparaissait limitée.
Les marchés racontent ainsi deux histoires à la fois. Ils valorisent simultanément le potentiel de croissance associé au déploiement de l'intelligence artificielle et les risques inflationnistes liés à la fragmentation géopolitique ainsi qu'aux perturbations persistantes des chaînes d'approvisionnement. Pour l'heure, la dynamique de l'IA domine les effets traditionnellement négatifs d'un choc d'offre, même si cette réalité varie selon les régions.
A moyen terme, la résilience des marchés actions américains restera étroitement liée à l'ampleur et à la diffusion du cycle d'investissement dans l'IA. Les révisions à la hausse des prévisions bénéficiaires pour 2026 et 2027 figurent parmi les plus marquées observées depuis plusieurs décennies. Dans le même temps, le marché gagne de l’ampleur: l'écart de croissance bénéficiaire attendu entre les «Magnificent Seven» et l'ensemble du marché américain s'est sensiblement réduit.
Le principal canal de transmission demeure toutefois celui des taux d'intérêt. Le développement de l'IA accroît la demande de capitaux non seulement dans le secteur technologique, mais également dans les infrastructures, les réseaux énergétiques et les investissements liés à la sécurité économique. Dans un monde plus fragmenté, cette concurrence accrue pour le capital exerce une pression haussière sur les rendements de long terme.
Les marchés évoluent ainsi dans un équilibre délicat. Une croissance robuste des bénéfices peut compenser pendant un certain temps la remontée des taux obligataires. Mais si le choc d'offre devait s'installer durablement et si les risques inflationnistes, conjugués à une demande accrue de capitaux, continuaient d'alimenter la hausse des rendements, les valorisations pourraient être mises sous pression tandis que le financement même du déploiement de l'IA deviendrait plus coûteux.
A ce stade, les marchés actions bénéficiant directement du cycle de l'IA et de la dynamique des matières premières conservent un avantage relatif. L'évolution des taux demeure néanmoins le principal facteur à surveiller: elle déterminera dans quelle mesure la transformation structurelle portée par l'intelligence artificielle continuera de soutenir les marchés, ou si elle se heurtera temporairement à des vents contraires plus puissants.