Moyen-Orient: au cœur de l’industrie mondiale des engrais
La guerre en Iran a mis en lumière l’importance du golfe Persique et du détroit d’Ormuz pour le marché mondial des engrais, une matière première qui, avant le début du conflit, était loin d’être une priorité.
L’agriculture mondiale repose sur trois nutriments essentiels: l’azote (urée, ammoniac, produits à partir de gaz naturel), le phosphore (phosphates, produits à partir de roche phosphatée qui doit être traitée avec de l’ammoniac et du soufre, un sous-produit du raffinage du pétrole et du gaz) et le potassium. La production de ces nutriments est géographiquement liée à des régions ayant accès au gaz naturel et aux matières premières. Le golfe Persique, grâce à ses abondantes ressources énergétiques, joue ainsi un rôle crucial dans l’industrie mondiale des engrais: plus d’un tiers du commerce mondial d’urée (le produit azoté le plus courant), 44% du soufre, 18% de l’ammoniac et 15% des phosphates transitent par le détroit d’Ormuz.

Impact à court terme: disponibilité réduite des produits, hausse des prix, destruction de la demande
La fermeture du détroit d’Ormuz a immédiatement entraîné une diminution de la disponibilité des engrais et une forte hausse de leurs prix. L’urée a ainsi vu son prix augmenter de 52% et les engrais phosphatés de 30 à 35% depuis le début du conflit. Les volumes ont également été impactés par la réduction des approvisionnements en GNL vers des régions dont la production de fertilisants dépend d’importations du Qatar, comme l’Inde (40% des importations de GNL) et le Bangladesh (60%).
Surtout, les dégâts subis par les installations de production d’engrais et de gaz naturel signifient que même en cas de cessez-le-feu brutal, le flux régulier de produits en provenance du golfe Persique ne reprendra pas avant un certain temps. Cette situation est aggravée par la nécessité de déminer le détroit d’Ormuz.
La hausse des prix des engrais a coïncidé avec la baisse des prix agricoles, ce qui a fragilisé la situation économique des agriculteurs et réduit leur capacité d’achat. Il en résulte une chute de la demande : les agriculteurs reportent leurs achats, réduisent les quantités d’engrais prévues ou les annulent pour une saison. Les acheteurs finaux remplacent également l’urée et les phosphates coûteux par des alternatives moins onéreuses comme le sulfate d’ammonium pour l’azote ou le TSP/SSP pour le phosphore.
Impact à moyen terme: Production agricole, sécurité alimentaire
La menace la plus importante liée au conflit en Iran et à son impact sur le marché des engrais réside dans ses conséquences sur la production agricole et la sécurité alimentaire. Le début du conflit n’a pas affecté les applications d’engrais au printemps 2026, les stocks ayant été constitués en 2025. Cependant, les achats pour les applications d’automne 2026 ont déjà été perturbés au premier trimestre 2026, et ceux pour les semis de printemps 2027, qui devraient débuter dans les prochaines semaines, seront limités. Les agriculteurs se trouvent donc à un tournant critique, faisant face à une capacité d’approvisionnement restreinte, surtout dans les régions où se concentrent les petites exploitations de subsistance. La situation devient encore plus préoccupante si l’on considère la possibilité d’un épisode El Niño plus tard cette année, qui accentuerait les difficultés des cultures.
À ce jour, il apparaît clairement que la baisse de la demande se fait déjà sentir, la réduction des applications d’engrais entraînant naturellement une diminution des rendements et, par conséquent, une hausse des prix agricoles et une diminution des récoltes pour la saison à venir. L’impact du marché des engrais sur la sécurité alimentaire se fera donc sentir avec un certain décalage, et se répercutera sur la production et les prix agricoles de l’année prochaine.
Gérer les répercussions: que faire?
Il est aisé de considérer la situation actuelle comme critique, compte tenu de la gravité des impacts immédiats et potentiels à long terme. Pour y remédier, les négociants en engrais, l’International Fertilizer Association (IFA) et de nombreuses publications plaident depuis longtemps pour que les engrais soient classés comme produits humanitaires, ce qui les soustrairait au champ d’application des différents régimes de sanctions. Une coopération intergouvernementale (y compris au niveau des Nations Unies) est également nécessaire pour atténuer les blocages du commerce mondial et, plus particulièrement, du flux transitant par le détroit d’Ormuz. Des mesures fiscales ciblées de la part de certains pays pourraient également s’avérer nécessaires, bien que les mesures protectionnistes ne fassent qu’aggraver la situation actuelle.
Ce qui est certain, c’est que l’impact immédiat de la hausse des prix et de la baisse des volumes se fera probablement sentir bien après la fin des hostilités dans le Golfe persique et aura des répercussions importantes sur la sécurité alimentaire mondiale et les prix.