Dans tous les domaines, il y a un équivalent chinois aux leaders de la tech US

Yves Hulmann

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Dans les puces, Nvidia est concurrencé par SMIC. Microsoft l'est par Alibaba et Tencent. Dans les véhicules électriques, BYD et Xpeng rivalisent avec Tesla, observe Charu Chanana de Saxo Bank.

 

Après une phase de correction en mars, les marchés se sont rapidement ressaisis en avril, porté en particulier par le rebond des valeurs technologiques, en particulier américaines. Pour Charu Chanana, stratège chez Saxo Bank, il vaut toutefois la peine de s'intéresser aux valeurs technologiques au-delà des Etats-Unis, notamment en Chine, au Japon et en Corée du Sud. En outre, il vaut aussi la peine de diversifier ses actifs au-delà de la thématique de l'IA et de la tech. Entretien.

A côté de l'évolution des prix de l'énergie, les développements en lien avec l'intelligence artificielle (IA) ont continué d'être le sujet le plus débattu sur les marchés durant le premier trimestre. Après la phase d'euphorie qui a dominé tout ce qui était en lien avec l'IA en 2025, une plus grande prudence règne désormais au sujet cette thématique cette année. Comment analysez-vous la situation?

Les développements liés à l'intelligence artificielle (IA) transforment et continueront de transformer la manière de travailler et de produire dans un très grand nombre de secteurs. A cet égard, 2026 n'est pas différente de l'an dernier. Un aspect a néanmoins changé entretemps: alors que l'accent était placé en 2025 sur «qui peut dépenser le plus dans l'IA» - qu'il s'agisse des plateformes IA elles-mêmes, des semi-conducteurs ou des équipements dans les centres de calculs -, l'attention des investisseurs porte désormais davantage sur les revenus générés par les investissements effectués dans l'IA, sur le véritable leadership des différents acteurs dans chacun des segments tout au long de la chaîne de valeur de l'IA et finalement sur les goulets d'étranglement qui peuvent limiter la croissance dans l'IA. Il s'agit par exemple des capacités de calcul, de l'énergie et de l'eau (pour refroidir les centres de données). Les investisseurs veulent voir des réels revenus générés par l'IA, pas seulement des slides! Ils portent aussi davantage d'attention aux cash-flow générés, à la qualité des bilans, etc.

«Le thème de l’IA ne s’est pas effondré. Il s’est au contraire élargi.»

Comme c'est le cas lors d'autres phases d'innovation importantes, il y a un débat récurrent pour savoir si ce sont les entreprises qui permettent le développement de la technologie (les «enablers») ou celles qui l'appliquent ou en tirent parti (les «adopters») qui seront les gagnants de l'IA. Qu'en pensez-vous?

En ce qui concerne les «adopters», je pense qu'il est toujours très difficile d'établir un pronostic sur qui seront les gagnants de l'IA, comme cela a d'ailleurs été le cas avec d'autres technologies par le passé. C'est pourquoi, je pense que les sociétés qui mettent à disposition les outils qui permettent l'essor de l'IA sont un pari moins risqué durant la phase actuelle. On peut penser à toutes les entreprises actives dans les semi-conducteurs, celles qui mettent à disposition les capacités de mémoire et stockage des données, les exploitants de fonderies ou des infrastructures pour les centres de données et l'informatique en nuage.

Récemment, l'action Nvidia a atteint un nouveau record historique (plus de 216 dollars le 27 avril 2026) avant se replier un peu début mai. Le titre d'Intel (108 dollars le 5 mai) est à son plus haut historique, tout comme celui de Broadcom (427 dollars le 5 mai). Et on pourrait citer d'autres exemples.  Comment expliquez-vous ces rebonds spectaculaires alors que l'on semblait être parti pour une sévère correction sur les marchés en première moitié de mars?

En mars, les investisseurs s’attendaient à une correction plus marquée, car le conflit au Moyen-Orient faisait craindre une hausse des prix du pétrole, des pressions inflationnistes et un recul de l’appétit pour le risque. Parallèlement, les positions sur les titres liés à l’IA étaient surchargées et les valorisations semblaient excessives. Mais le thème de l’IA ne s’est pas effondré. Il s’est au contraire élargi. Les géants de la tech et les entreprises du cloud ont continué à signaler des dépenses importantes dans les infrastructures d'IA, ce qui a indiqué aux investisseurs qu'il ne s'agissait plus seulement d'un thème spéculatif ou d'un «plus» – cela devient un investissement commercial essentiel.

«Le Japon est très fort en matière d'automation et d'adoption des technologies liées à l'IA. La Corée du Sud est à la pointe concernant les puces mémoires et les batteries. Taiwan est leader dans les fonderies de semi-conducteurs.»

Nvidia reste le grand gagnant, mais les investisseurs s'intéressent désormais à l'ensemble de la chaîne de valeur de l'IA, des puces et de la mémoire aux réseaux, en passant par les circuits intégrés sur mesure, les serveurs et les capacités de fonderie. C'est pourquoi des noms comme Broadcom et Intel ont également commencé à s'y intéresser. Le marché est donc passé d’une perception selon laquelle «les valorisations de l’IA sont trop élevées» à l’idée que «la demande en IA pourrait encore être plus forte que prévu». Une fois que les résultats et les prévisions ont confirmé cette vision, les investisseurs ont été prêts à faire abstraction de la frayeur liée à la correction de mars. Les marchés ont également considéré le conflit avec l’Iran comme un risque géopolitique pouvant être maîtrisé, plutôt que comme un événement susceptible de faire immédiatement dérailler la croissance mondiale ou les dépenses d’investissement des entreprises.

Dans votre analyse des perspectives pour l'IA en 2026 et la façon avec laquelle on peut se positionner en tant qu'investisseur, vous recommandez de regarder au-delà des Etats-Unis. A quels pays pensez-vous?

Différents pays ont des compétences ou points forts spécifiques en lien avec l'IA. Le Japon est très fort en matière d'automation et d'adoption des technologies liées à l'IA. La Corée du Sud est à la pointe concernant les puces mémoires et les batteries. Taiwan est leader dans les fonderies de semi-conducteurs.

Et la Chine? Le pays peut-il compenser la faiblesse de son économie, toujours pénalisée en raison de ses surcapacité dans l'immobilier, par son position de pointe dans l'IA qui en fait le leader principal des Etats-Unis dans ce domaine?

C'est évidemment un sujet clé. La Chine a élaboré un programme destiné à accélérer l'intégration de l'«IA Plus» à travers différents secteurs. Le pays dispose de la plus grande population au monde à même d'adopter des services numériques, plus de 50% des brevets dans l'IA ont été déposés par la Chine. La Chine bâtit actuellement davantage de centrales nucléaires que le reste du monde réuni et ses entreprises deviennent autosuffisantes dans la fabrication de puces pour l'industrie des semi-conducteurs. Sans même parler du fait que la Chine forme le plus grand nombre d'ingénieurs dans ces domaines.

«La Chine bâtit actuellement davantage de centrales nucléaires que le reste du monde réuni et ses entreprises deviennent autosuffisantes dans la fabrication de puces pour l'industrie des semi-conducteurs.»

Un autre aspect assez intéressant à constater est que la Chine dispose dans tous les domaines des entreprises capables de concurrencer, au moins sur le marché chinois, les grandes entreprises américaines. Dans les semi-conducteurs, l'américain Nvidia est concurrencé par SMIC par exemple. Dans l'IA et l'informatique en nuage, Microsoft est concurrencé par des sociétés comme Alibaba et Tencent. Dans les véhicules électriques, BYD et Xpeng rivalisent avec Tesla. Bref, dans tous les domaines, vous avez une sorte d'équivalent chinois aux leaders de la tech US.

Il est aussi intéressant d'observer que les entreprises chinoises ne cherchent pas forcément à fournir les solutions de modèles d’IA les plus innovantes dans tous les domaines - en revanche, elles se concentrent sur les solutions et produits les plus efficients.

Plus généralement, la Chine vise à obtenir une indépendance complète de l'étranger dans le développement de l'IA afin de ne plus dépendre des restrictions américaines sur les exportations de certaines technologies. Et c'est déjà en partie en train de se produire.

Vous pensez à la nouvelle version lancée par DeepSeek en avril?

Le nouveau modèle de DeepSeek dévoilé en avril n’a pas eu tant d’importance parce qu’il a surpris le marché, mais plutôt parce qu’il montre à quel point la concurrence chinoise en matière d’IA est devenue intense. La première apparition de DeepSeek avait été une surprise, car elle remettait en cause l’idée selon laquelle seules les entreprises américaines disposant de budgets informatiques illimités pouvaient dominer le secteur de l’IA. Cette fois-ci, la réaction du marché a été plus modérée, les investisseurs s’habituant aux mises à jour rapides des modèles chinois. Mais le message reste important: la Chine mise fortement sur des modèles moins chers, des lancements plus rapides et des modèles mieux adaptés au matériel du marché domestique, comme les puces Huawei.

En dehors de l'IA et de la Tech, Saxo Bank recommande aussi de procéder à une plus grande diversification. A quels secteurs pensez-vous?

Au-delà de l'IA et des technologies, la diversification devrait impliquer de s'intéresser à des secteurs susceptibles d'évoluer différemment en cas de changement du contexte macroéconomique. Je distinguerais quatre grandes catégories.

Premièrement, les valeurs défensives de qualité telles que la santé, les biens de consommation courante et les services aux collectivités. Ces valeurs peuvent s'avérer utiles en cas de ralentissement de la croissance ou d'augmentation de la volatilité des marchés.

Deuxièmement, il y a les actifs réels tels que l’or, les matières premières, les infrastructures énergétiques et certains secteurs industriels. Ceux-ci revêtent une importance accrue dans un contexte de risques géopolitiques, de fragmentation des chaînes d’approvisionnement et de hausse structurelle de la demande en énergie.

Troisièmement, il vaut la peine de s'intéresser aux valeurs de croissance de qualité, au-delà des géants de l’IA. Cela pourrait inclure des entreprises dotées de bilans solides, d’un pouvoir de fixation des prix, d’une croissance régulière des bénéfices et d’une exposition à des thèmes structurels tels que la numérisation, l’automatisation, l’innovation dans le domaine de la santé, l’électrification et l’efficacité énergétique. L’idée est de rester exposé à la croissance à long terme, mais en dépendant moins des segments les plus sur-investis du secteur de l’IA.

Quatrièmement, il vaut la peine d'avoir une exposition hors Etats-Unis, en particulier en Asie et en Europe de manière sélective. Les Etats-Unis restent en tête dans le domaine de l’IA, mais les valorisations sont élevées; les investisseurs devraient donc également se tourner vers des marchés où les bénéfices s’améliorent, où les devises sont soutenues ou les endroits où la politique devient plus favorable.

Il ne s’agit donc pas d’abandonner l’IA, mais d’éviter que l’ensemble du portefeuille ne dépende d’un seul thème, d’une seule région et d’un seul scénario de valorisation.

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